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mercredi, 12 octobre 2005

À PROPOS DU TOUJOURS PLUS

BILLET du 12/10/2005

La grève du 4 Octobre dernier, même avec son côté rituel et un taux de participation assez médiocre qui n’avait pas de quoi inquiéter nos gouvernants plus que de raison, cette grève avait cependant quelque chose d’inquiétant.

On peut observer que, depuis qu’il est aux affaires, Mr De Villepin gouverne d’une façon qui se veut à la fois prudente et équilibrée. Parmi les (rares) mesures qu’il a prises, deux principales émergent : celle de remettre à l’honneur le traitement social du chômage (une décision traditionnelle de gauche) et celle d’instituer une mesure plus libérale, le Contrat de Nouvelle Embauche. Mr De Villepin n’a touché ni au nombre de fonctionnaires (ou si peu), ni à l’ISF ni à aucun autre sujet “explosif”. Il conduit une politique hyper consensuelle et fort éloignée de celles de rupture préconisées par Mr Sarkozy ou Mme Merkel qui, eux, veulent administrer une cure beaucoup plus libérale.

Or, même face à une politique aussi prudente, voire timide, il est paradoxal de constater que les français se sont quand même mis en grève et sont descendus dans la rue.

On peut aujourd’hui se demander si cette prudence se justifiait puisque le résultat a été le même. Tant qu’à faire, on pouvait aller jusqu’au bout de la logique des réformes puisque, d’évidence, elles restent inévitables et qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, y passer. Pour éviter de se planter de nouveau aux prochaines élections, on pouvait faire le travail jusqu’au bout sans autre grand risque.

Quelles revendications a-t-on surtout entendues ? On y retrouve ce côté rituel que j’évoquais plus haut : “les salaires, l’emploi, les conditions de travail”.

Ces revendications sont d’une généralité et d’un vague remarquables. Qui ne peut se sentir concerné par de tels objectifs ? Mais cela laisse aussi paraître un certain flou dans les négociations à suivre. Quand Mr Thibault (CGT) dit “on attend maintenant les propositions du gouvernement”, tous savent fort bien que la marge de ce dernier est très étroite : en matière d’emploi, le gouvernement a déjà fait des propositions et il a pris les premières mesures.... que les grévistes récusent avant même d’en mesurer les effets.

Nous sommes dans l’impasse. La réussite des ces grèves, et l’appui qu’elles ont reçu de l’opinion publique, montrent qu’il y a à leur source un fort mécontentement.

Mais nul ne voit sur quoi de précis on peut aboutir. Quand, généralement, on constate qu’il y a un nœud cachant un malaise général, on cherche à chuter sur quelque chose. Jadis, en une époque de forte croissance, on pouvait chuter sur les salaires car on avait encore un peu de “grain à moudre”. Aujourd’hui, on ne peut plus rien négocier, car nous sommes dos au mur.

On a entendu un peu partout saluer cette grève comme étant celle “pour l’emploi”. Pourquoi ne pas dire que c’était surtout une grève contre la politique du gouvernement ?

Il faut aussi observer que la grève est venue surtout du secteur public. Or la question des salaires et de l’emploi concerne davantage le secteur privé. Et le grand absent dans tout cela a été... le patronat ! Il est paradoxal de constater que plus on privatise, plus on se tourne vers le gouvernement pour régler les problèmes sociaux. On ne voit pas comment on va pouvoir sortir un jour de ce paradoxe-là, que ce soit du côté des syndicats ou de celui du gouvernement.

Pendant ces grèves, on a aussi évoqué de façon ponctuelle la situation à la SNCM. On a, devant celle-ci, le sentiment de voir dans ce conflit l’image de l’ensemble des problèmes français. Il est attristant de voir le gouvernement hésiter, tergiverser, ou encore reculer, et de voir par ailleurs la CGT se réjouir et se gausser des reculades qu’elle obtient ; sans parler des agitateurs corses qui se sont alliés opportunément à elle et ont trouvé là un terrain en or pour ridiculiser le gouvernement de la France qu’ils honnissent et cherchent à humilier.

Il n’y a pas en France un seul citoyen raisonnable qui ne sache que la SNCM est mal gérée parce que totalement bloquée par les syndicats eux-mêmes et régie comme un “soviet” des années 50. On sait pourquoi cette entreprise publique ne marche pas, quand sa concurrente privée, elle, fonctionne bien sans coûter un centime à l’État. Et les sommes d’argent que l’État a déjà mises dans la SNCM, ou celles qu’il s’apprête à y remettre à nouveau à perte seraient à peu près équivalentes à ce qui serait nécessaire pour déclochardiser nos universités. C’est monstrueux.

Cependant, si on est en droit de stigmatiser l’attitude scandaleuse des syndicats - CGT en tête - on ne peut oublier pour autant que, dans cette affaire, des milliers d’emplois sont en jeu. On ne peut s’arrêter sur le seul côté parodique des événements qui ont émaillé la vie de cette entreprise en grave péril.

Dans cette affaire, comme dans tant d’autres, la CGT détruit les emplois en voulant imposer à une entreprise un mode de gestion qui la mène droit à sa faillite, donc à sa destruction. Ce qu’il faut protéger en priorité, ce ne sont pas les emplois, surtout quand ils sont contre-productifs, mais les salariés. Vouloir protéger les emplois à n’importe quel prix, c’est les détruire à terme. On ne peut pas être du côté de la CGT.

En corollaire et par dessus tout cela, on assiste encore à deux autres paradoxes : le premier est celui de ces corses, dont beaucoup sont des nationalistes qui ne cessent de dénoncer “l’État colonial”, et qui disent à l’État “vous devez rester l’État colonial” ; et l’État de répondre “non, on veut se désengager”. Le second paradoxe est celui des syndicats qui disent à l’État “soyez les patrons” ; et l’État de répondre “non, on ne veut plus être patron”. C’est du grand guignol.

Quelles peuvent être les raisons de ce malaire social ?

La France est actuellement plongée dans un très profond pessimisme. Et celui-ci se traduit dans et par le social. Que manque-t-il aux français ? Peut-être (?) une sorte de “Contrat Social” qui, au-delà des luttes politiques, permettrait à la Nation de progresser. Dans de tels cas, ce sont souvent des hommes d’exception qui ont été le facteur unifiant de ce pays divisé sur tant d’autres choses. Un peu comme De Gaulle a assuré le succès de ce qu’avait entrepris la IV° République mais que celle-ci ne pouvait plus porter. On ne peut pas faire de la démocratie participative avec l’implication des travailleurs et des citoyens si on se cantonne dans une posture qui proclame “n’être responsable de rien” mais exige “toujours plus”. L’incapacité de la revendication de se transformer en propositions de gouvernement ne nous permet plus d’avancer.

Le syndicalisme français est en état d’encéphalogramme plat. (Un peu comme l’est aussi une grande partie de la gauche). Il ne propose plus rien : il subit plus la houle de la rue qu’il ne la provoque.

Le moteur des français peut-il rester ce stérile “toujours plus” sans rien d’autre à proposer ?

mardi, 27 septembre 2005

À PROPOS DES ÉLECTIONS ALLEMANDES

BILLET du 27/9/2005

Quelles leçons peut-on tirer du scrutin allemand alors qu’il n’y a eu ni vainqueur ni vaincu ? Bien sur, le résultat aboutit à un blocage institutionnel : ceci arrive en démocratie quand les deux principaux partis arrivent à même hauteur. Il n’y a nulle honte à cela même si la formation du nouveau gouvernement et la désignation du futur chancelier s’en trouvent plus compliquées.

Mais, au-delà de cette arithmétique électorale, il nous faut admettre que ces élections montrent une maturité de l’opinion allemande infiniment plus grande que celle française. L’Allemagne était en effet placée devant des problèmes redoutables. Le chancelier Schröder a proposé un plan qui s’attaque en profondeur à tous les problèmes de l’État-Providence : les retraites, la Sécurité Sociale, le Code du Travail, etc.... Parce qu’il était allé très loin dans cette volonté de réformes, Mr Schröder a jugé opportun de provoquer des élections anticipées pour disposer d’une confiance élargie. Or la CDU, par la voix de sa candidate, Mme Merkel, a repris à peu près les mêmes propositions de Mr Schröder mais en les aggravant plus sévèrement encore : c’était de l’ultra-libéralisme quand Mr Schröder n’était, lui, “que” libéral.

Finalement, la différence entre les programmes politiques de Mr Schröder et de Mme Merkel n’était pas énorme ; sauf que cette dernière et son entourage étaient plutôt maximalistes..., au point d’avoir effrayé certains électeurs.

Lors de ces élections, les allemands ont donc, en grande majorité (±90%), voté pour des partis qui préconisaient des réformes en profondeur de la société.

On aimerait bien qu’en France les partis politiques aient le même sens des responsabilités pour s’attaquer aux problèmes de fond de la société au lieu de faire de la démagogie.

L’Allemagne n’est pas du tout dans la situation d’un 21 Avril. La gauche allemande, représentée par Mr Schröder, est, en matière de réformisme, très en avance tant sur la gauche française que sur sa droite. Mr Schröder a aussi su faire preuve d’un grand courage quand il est allé jusqu’à remettre son mandat en jeu pour faire aboutir son ambitieux projet et faire sortir son pays des difficultés dans lesquelles il s’enfonçait ; alourdi qu’il est aussi par l’héritage d’une Allemagne de l’Est à l’économie et l’industrie totalement obsolètes.

Force est de reconnaître que les allemands ne sont pas aujourd’hui en situation de crise mais, tout au contraire, dans une situation très porteuse d’avenir : ils ont, sans conteste, cette capacité de regarder la situation de leur pays en face.

Ils ont sur ce point une avance certaine sur la mentalité française. Pour exemple, la pilule Schröder, telle qu’elle a été administrée avant les élections, est infiniment plus amère que celles administrées en France par Mr Raffarin en terme de réformes des retraites ou de la Sécurité Sociale : Mr Schröder est allé beaucoup plus loin que nous. Il n’hésite pas non plus de toucher au Code du Travail, ce qui serait totalement tabou chez nous.

Mme Merkel n’ayant pas gagné, Mr Schröder n’ayant pas perdu, même si pendant quelques semaines l’Allemagne va patauger, elle en sortira finalement grandie. Il est très vraisemblable que l’Allemagne continuera de rattraper son retard, de recoller au wagon de tête du progrès économique et social, de la construction européenne, quand la France risque, elle, d’être bloquée par ses batailles d’appareils.

Si, par ailleurs, on peut observer la résurgence d’une extrême-gauche alter-mondialiste, même si cela est plus réel à l’Est - avec les anciens communistes - qu’à l’Ouest, même en comptant avec les proches de Mr Lafontaine, le tout, mis bout à bout, n’excède pas 8% de l’électorat. Ce qui reste marginal.

Autre observation encore : l’Allemagne n’a pas de parti d’extrême-droite, du moins rien de comparable avec ce qu’en France représentent un Le Pen ou encore un De Villiers. Les partis susceptibles d’entrer dans le gouvernement y représentent une assise électorale très large, ce qui n’est pas le cas en France.

Il est bien difficile, aujourd’hui, de savoir qui sera le prochain chancelier, surtout quand il n’est pas impossible que se crée une grande coalition entre la gauche SPD et la droite CDU. Ce serait une sorte “d’union sacrée” comme on n’en a vue en France que dans des situations tragiques.

Il est, par ailleurs, curieux d’observer l’attention que cette élection allemande a suscitée en France : nos responsables politiques l’ont vécue comme si elle se passait chez nous.

Mais le bavardage politique français reprenant le dessus, on entend les pro-Hollande se gausser de la situation de Mr Lafontaine (le “Fabius” d’outre-Rhin), les pro-Fabius monter en épingle l’absence de majorité pour Mr Schröder parce que celui-ci n’aurait pas “su rassembler” l’extrême-gauche, les chiraquiens dénoncer les thèses ultra-libérales de Mr Sarkozy dont ils disent qu’elles ont été désavouées. D’autres, enfin, affirment que les deux grands partis ont été anéantis - ce qui est faux - et qu’il y a donc place pour une 3ème voie. Alors que les situations en France et en Allemagne sont trop divergentes l’une de l’autre pour qu’on puisse aboutir aux mêmes conclusions.

Il est donc amusant de constater combien nos mentors politiques ont tôt fait une projection psychologique des résultats allemands sur la situation française et ses pratiques.

Même si Mr Schröder n’a pas gagné les élections, sa remontée de 10 points en quelques semaines est spectaculaire. Et, parallèlement, Mme Merkel en perdait autant. Ils sont arrivés à la fin à quasi égalité.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Cela veut dire au moins 2 choses :
• si les allemands sont d’accord pour une cure d’austérité ou une potion libérale, ils sont contre une médecine ultra-libérale. C’est ce qui a fait perdre Mme Merkel. Lorsque son Ministre des Finances pressenti a annoncé un taux d’imposition unique quel que soit le niveau des revenus, les allemands ont dit :”là, c’est trop”. Mais, au fond, ils ont bien fait la différence entre libéralisme et ultra-libéralisme. Ce qui n’est pas le cas en France
• l’autre raison, c’est la formidable personnalité de Mr Schröder, un battant exceptionnel qui ne s’avoue jamais vaincu par des avis contraires. Il n’a pas ce côté maurassien monarchique que beaucoup de nos Présidents de la République française ont si souvent, ce qui diminue d’autant leur capacité de convaincre.

Ce que nous a démontré l’Allemagne est sa capacité de rebondir. Elle nous dit : “on est dans une situation difficile et on sait que l’État-Providence a un prix. Et, dans la situation actuelle, ce prix est trop élevé. Pour sauver l’essentiel, on est prêts à faire des sacrifices”.

Voilà la leçon. Et pas du tout celle hasardeuse de la classe politique française qui nous amuse de ses analyses partisanes scabreuses dont elle est coutumière.

lundi, 05 septembre 2005

À PROPOS DE DROITE & GAUCHE

BILLET du 5/9/2005

Au moment où je trempe ma plume, je m’incline face au drame que traversent actuellement les États-Unis, blessés profondément dans leur chair et humiliés dans l’épreuve. Puisse cela contribuer à apprendre aux peuples du monde que nul, quelle que soit sa puissance, ne peut échapper à la condition commune. Elle nous invite, les uns vis-à-vis des autres, à l’humilité et la solidarité face aux habitants de notre planète, bien au-delà des divergences de stratégies de ceux qui les gouvernent.
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Alors que nous abordons la dernière étape avant les échéances de 2007, de nombreux forums ont réuni ces dernières semaines les différents acteurs politiques. Bien des situations peuvent évoluer dans les 18 mois à venir. Mais où en sommes-nous aujourd’hui alors que nous nous acheminons vers des rendez-vous décisifs qui peuvent changer nos destins ?

Parlons d’abord du nouveau Premier Ministre qui a succédé à Mr Raffarin. Alors que nous aurions pu nous attendre à la désignation d’un chef de gouvernement dont le rôle aurait été de parachever l’œuvre entreprise, nous n’avons pas eu le schéma annoncé : outre le style de Mr De Villepin - que l’on connaissait surtout au travers du Ministre des Affaires Étrangères flamboyant dont on se souvient du panache d’un discours d’anthologie à l’ONU - on découvre un homme à la fois ferme et montrant aussi une certaine humilité face aux tâches. La fonction semble l’avoir transfiguré.

Mais ce qui frappe le plus est l’extraordinaire contradiction par rapport à la politique de Mr Raffarin : un virage à 180° ! On pourrait croire que Mr Chirac méprisait ou ignorait les objectifs du précédent Premier Ministre - qu’il défendait cependant becs et ongles - pour ainsi lui nommer un successeur qui affirme le contraire des dogmes d’hier.

Peut-être Mr Chirac a-t-il saisi que la France est complètement déprimée. Peut-on reprocher alors à Mr De Villepin de tenter de faire passer aujourd’hui un souffle nouveau pour la redynamiser ? Voici donc ce Premier Ministre transformé en Père Noël, essaimant un peu partout des cadeaux et s’efforçant de n’oublier personne.

Face à cette manne, on peut tenir deux discours : • ou dire que nous sommes à 18 mois d’élections essentielles et qu’il était normal que l’on desserre les cordons de la bourse (ce qui n’est pas bien nouveau en politique) • ou dire que Mr De Villepin tente la relance par la consommation et, parallèlement, de remettre les français au travail.

On se souvient que, sous Mr Raffarin, on faisait surtout des économies, on gérait la France d’une manière douloureuse. Avec Mr De Villepin, on prend des mesures de type social-démocrate, on recrée les emplois aidés (supprimés il y a peu), des postes de fonctionnaires (quand on disait qu’il fallait en réduire le nombre), le tout assorti d’une petite dose de libéralisme envers les entreprises de moins de 20 salariés : Mr Strauss-Kahn ne peut dire grand-chose face à ce type de mesures.

La baisse du chômage qui s’en suivra mécaniquement ne viendra pas du seul nombre croissant des départs à la retraite mais surtout de la création des emplois publics et du traitement social de notre chômage. Ce n’est pas du tout un traitement économique qui, seul, aurait pourtant pu créer de vrais emplois.

Avec un endettement de près de 1.100 Milliards d’€ - qui enfonce inexorablement la France dans un gouffre - où va-t-on trouver l’argent nécessaire à tant de largesses ? Mr Chirac feint, une fois encore, l’ignorer : une incohérence de plus dont il est coutumier. Ceci ne rend pas plausible pour autant sa candidature pour un 3ème mandat : depuis son référendum perdu, plus grand monde ne songe encore à lui.

Pour donc succéder à Mr Chirac, nous avions déjà à droite un candidat déclaré : Mr Sarkozy. Aujourd’hui, même s’il s’en défend, voici que parait à côté un candidat rival : Mr De Villepin. Il s’agit là de 2 droites à la politique opposée : celle "libérale" face à celle "gaullo-sociale".

Cela engendre un engrenage dont on ne peut imaginer qu’on puisse en inverser le cours. Les contraintes politiques sont beaucoup plus lourdes que celles économiques, contrairement à une théorie inverse qu’on entend souvent : Mr Sarkozy, auquel on prête des sympathies pour un libéralisme de type anglo-saxon, pourra-t-il encore proposer un programme qui reviendrait sur les largesses de Mr De Villepin ? Ce serait pour lui se faire hara-kiri. Sa marge de proposition s’est donc considérablement amenuisée.

L’actuelle popularité de Mr Sarkozy - à 18 mois de l’échéance, ce qui constitue un fort long chemin encore à parcourir - est devenue un gage fragilisé pour sa réussite. Ce qui ne veut pas dire que ses chances soient pour autant anéanties. Mais la voie est devenue plus étroite.

Ailleurs, à droite, il y a évidemment d’autres candidatures. Notamment celle de Mr De Villiers : même portée par la victoire de son “non” au référendum, elle parait peu crédible. Je ne la commenterai pas ici ; pas plus que celle de Mr Le Pen.

On se glosait par ailleurs, il y a quelques jours encore, de la candidature de Mr Bayrou tant celui-ci paraissait être à la fois opposant critique au sein de la majorité et l’opposant naturel de la gauche traditionnelle. Sa voie paraissait on ne peut plus étriquée. Mais voici qu’il a surpris le monde politique et médiatique en redevenant soudain une force de propositions et de réflexion, avançant même un certain nombre de pistes innovantes, même si certaines sont empruntées à des idées émises, il y a quelques années, pour certaines par Mrs Pasqua et Seguin, pour d’autres par la gauche modérée. L’image de Mr Bayrou s’en est trouvée changée et pourrait (?) fort bien attirer à lui à la fois de (nombreux) déçus de la droite et ceux (désespérés) d’une gauche déchirée et toujours sans programme.

Si la situation à droite est donc complexe, celle à gauche l’est infiniment plus encore : il y a trop-plein de candidats plausibles. Pour les seuls socialistes, il y a Lang, Fabius, Hollande, Royal, Aubry, Strauss-Kahn et (peut-être encore ?) Jospin. Mais personne de tout ce monde ne semble être en mesure aujourd’hui de s’imposer. C’est une très grande difficulté. En plus, s’il y avait déjà une rupture (traditionnelle) entre 2 camps (les marxistes face aux sociaux-démocrates), s’y ajoute maintenant une fracture entre les partisans et les opposants à une Europe instituée. Que nous réservera le prochain congrès du P.S. ? Aboutira-t-il à une scission comme l’évoque Mr Rocard ? On l’ignore.

Et pendant ce combat des prétendants, nul au P.S. n’est en mesure, à 18 mois de l’échéance, de rédiger un programme fédérateur. Le P.S. étant la seule alternative crédible à la droite, son explosion ne pourrait réjouir quelque démocrate que ce soit : nous risquerions d’être alors livrés, en cas d’alternance, aux pires extrêmes, les Besancenot, Buffet, Bové et autres aventuriers.

Les français n’en décideront finalement qu’en fonction de l’espoir qu’on saura leur faire renaître.

jeudi, 30 juin 2005

À PROPOS D'ADAPTATION

BILLET du 30/6/2005

Au moment où se dessine une autre vision de l’Europe - même si elle est très décriée en France par les toujours mêmes factions - il était intéressant d’entendre la déclaration faite devant le Parlement européen par celui qui semble aujourd’hui l’incarner, à savoir Mr Tony Blair.

On s’attendait à ce qu’il adopte le ton triomphant de celui qui prend désormais le leadership devant l’historique tandem franco-allemand aujourd’hui tombé en panne. Mais nous avons vu paraître à la tribune un homme remarquablement séduisant, tant par le style que par la puissance de son argumentation.

Voici quelqu’un qui pose - enfin ! - de vraies questions, celles que nous ne pouvons plus écarter comme on le fait un peu trop souvent en France, et qui montre aussi sa détermination à leur apporter de solides réponses.

Qu’on partage ou non la philosophie qui les inspire, il est pourtant réconfortant d’entendre quelqu’un qui tient sans détours et avec conviction un langage de vérité. On en avait perdu l’habitude.

Parmi les questions posées par Mr Blair, il y a celle du financement de la PAC (Politique Agricole Commune) par le budget européen : “Face à l’immense défi mondial qu’est l’arrivée des économies asiatiques, outre celles du Japon et des USA, l’Europe peut-elle continuer de consacrer 40% de ses subsides à la PAC quand l’agriculture n’emploie que 5% de sa population et ne produit que 2% de sa richesse, alors que la recherche et l’éducation en perçoivent 7 fois moins ?”. Ce choix politique en vigueur, issu d’un passé qui a beaucoup évolué depuis son concept, est-il encore à la hauteur des vrais enjeux du XXI° siècle ?

C’est un vrai débat de fond. Il est heureux qu’il ait lieu aujourd’hui au sein des nations européennes.

Il est inconcevable de supprimer tout financement de la PAC ; mais il est temps de porter une réflexion approfondie sur un possible rééquilibrage des différents budgets.

Derrière ce débat, à entendre ou lire certains, on pourrait croire qu’il y a deux conceptions de l’Europe qui s’affrontent : d’un côté une Europe libérale et libre-échangiste défendue par Mr Blair et, de l’autre, une Europe “puissance politique” défendue par la France. Cette présentation est tout-à-fait absurde.

Il y a évidemment, face à face, deux modèles européens : mais ils sont parfaitement, l’un comme l’autre, justes et fondés.

D’un côté Mr Blair nous dit qu’il y a aujourd’hui une Europe confrontée aux défis de la mondialisation (Inde, Chine, etc...). Et voilà pourquoi, selon lui, il nous faut désormais davantage investir dans la recherche pour que l’Europe soit mise au service de son adaptation à la mondialisation envahissante. Il ne s’agit pas pour lui d’une politique à seul objet économique mais aussi culturel, politique, social, etc...

L’autre conception, portée par la France et sa tradition républicaine, c’est l’idée que la politique ne peut pas être seulement l’adaptation à la mondialisation, mais de coexistence parallèle - voire aussi de résistance - face à cette globalisation.

Mr Chirac veut entendre dans le discours de Mr Blair une sorte de “collaborationisme” avec la modernité et la mondialisation. Est-il bien fondé à l’affirmer ?

C’est un faux antagonisme.

Est-ce pour autant la résurgence de la lutte des “anciens” contre les “modernes” ? Je ne le crois pas.

Il y a cependant quelque chose de perclus dans la position française, tant par le rôle joué par la C.G.T. que, par ailleurs, le discours d’un Besancenot. La France peut-elle être uniquement porteuse de ce message-là ? A-t’elle, sans se couvrir de ridicule, des leçons à donner sur la base de son modèle social qui l’a conduite à son actuel déclin ?

La position actuelle de Mr Blair est donc particulièrement renforcée : la France, jusqu’ici “moteur” de l’Europe avec l’appui de son allié allemand, est maintenant considérablement affaiblie par son “non”. Et on va en subir de plus en plus les conséquences, car elles ne font que commencer. (Il n’y a dans mon propos aucun triomphalisme du style “on vous l’avait bien dit”). Ce n’est pas de cela dont il s’agit mais de la simple réalité des faits, aussi durs et impitoyables soient-ils.

Il y a aussi, pour conforter encore le discours de Mr Blair, sa réussite économique et sociale exemplaire qui fonde désormais la puissance anglo-saxonne : • moins de 5% de chômeurs quand nous en avons plus de 10% • un endettement de l’ordre de 40% du PIB quand le nôtre approche les 70% • une maîtrise rigoureuse de la dépense publique • la réduction spectaculaire de la pauvreté • le renforcement des services publics • l’amélioration du service de santé • etc....

Enfin et surtout, l’Angleterre a su s’adapter au mondialisme quand nous, français, nous en sommes à surtout nous enfermer dans une sorte de résistance larvée.

Pourtant, quels sont les fruits portés par notre système éducatif, toujours aussi peu adapté ? Quels sont ceux de notre politique de recherche quand nos cerveaux fuient en nombre pour partir travailler à l’étranger ? Peut-on proposer à nos partenaires d’aller vers une Europe dont le modèle serait celui de l’immobilisme imposé chez nous par Mr Thibault ou Mr Besancenot ? Va-t’on apprendre à l’Europe les subtilités de nos grèves hexagonales, lesquelles n’ont nul besoin de raisons pour se déclencher “puisqu’elles sont à elles-mêmes leur propre cause et leur propre fin” (Pascal Bruckner) ? C’est bien cela que nous dit Mr Blair.

Certes, dans son discours, il y a aussi des choses tout-à-fait inacceptables : on ne peut oublier son assujettissement à la politique de Mr Bush dans la crise irakienne, assortie de son mensonge éhonté au peuple britannique. On ne peut approuver non plus sa volonté réaffirmée d’élargir encore l’Europe, notamment vers la Turquie. On est encore frappé par son cynisme quand il refuse qu’on touche à son "chèque", obtenu naguère par Mme Thatcher en une période où la situation économique anglaise était au plus bas. Pourra-t’il longtemps encore jouer les “chevaliers blancs” face à une Europe en crise ?

Les conceptions que j’évoquais plus haut sont donc, toutes deux, à prendre en considération, y compris celle française qui veut que la politique ne se résume pas à une sorte de collaboration servile face à un environnement mondial dominant.

Mais, dans la période actuelle, ce dont nous avons le plus besoin, c’est de bouger, notamment sur la question de la recherche et sur l’adaptation de notre enseignement.

Il nous faut enfin, parallèlement, réformer notre système de protection sociale si nous voulons en conserver ce qu’il a en lui de plus précieux.

Pour autant, il nous faudra éviter de sombrer dans une sorte d’abandon au modèle américain. L’idée sous-jacente, chez Mr Blair, est que l’Europe pourrait devenir une sorte de grande Suisse et que sa politique s’écrirait désormais à la Maison Blanche : cela constituerait une impasse insupportable. Ce d’autant que les échecs politiques US dans le monde ne cessent de s’accumuler.

L’Europe mérite mieux que cela.

samedi, 18 juin 2005

À PROPOS D'UNE FIN DE RÈGNE

BILLET du 18/6/2005

À en juger par l’état de l’opinion et les sondages à propos de Mr Chirac - tous au plus catastrophiques les uns que les autres - tout laisse penser aujourd'hui que nous sommes passés dans une ère de fin de règne.

Va-t-elle s’accélérer ? Ce n’est pas impossible. Se terminera-t-elle par quelque chose de violent ou de spectaculaire ? Pour ma part, j’en doute et je ne le souhaite pas. Mais nul n’en peut écarter l’hypothèse : rien n’est désormais exclu.

La désagrégation de l’État a atteint aujourd’hui de telles proportions que le Président de la République en est, naturellement, considéré comme le premier responsable. Les conséquences ? On observe déjà que l’État est désormais incapable de se faire obéir. Des exemples ? La loi Fillon : une loi déjà contestée par les lycéens est aujourd’hui escamotée par le nouveau Ministre de l’Éducation Nationale. La loi Perben : même sort. La réforme de la Sécurité Sociale : contestée par une partie des médecins qui s’opposent à son application. La loi de modernisation sociale : idem. etc.... Tout ce qu’a tenté de faire le gouvernement de Mr Raffarin est pratiquement remis en cause, ici par la rue, là par les syndicats, ou maintenant par le nouveau gouvernement.

L’État est dans l’incapacité de se faire écouter.

Ceci se double d’une profonde crise politique : le fait que le gouvernement, parce qu’il estime que la voie parlementaire conduirait à l’enlisement et se croit donc obligé de choisir la voie des ordonnances, ce fait en est une preuve évidente. Voici la démocratie française placée sous un régime d’exception : cela nous rappelle les moments les moins glorieux de notre histoire.

Dans une telle situation, dominée par nos problèmes économiques et sociaux - dont celui de l’emploi - on aurait pu souhaiter l’instauration d’un véritable dialogue. Or celui-ci est éconduit, même au Parlement. Vouloir par ailleurs défendre encore le prétendu “modèle français” aboutit à la plus totale cacophonie.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation que nous n’avons pas connue depuis la fin de la IVème République. Même s’il n’y pas cette fois-ci, en toile de fond comme en 1958, la guerre d’Algérie.

Face à cette situation, Mr Chirac n’a apparemment qu’un seul souci : rester en place. Est-il d’ailleurs seul à le vouloir ? On parle à l’occasion, ici ou là, de “droits acquis” : on perçoit parfois de certains de nos politiques l’étrange sensation qu’ils défendent eux aussi leurs “droits acquis” - ceux fondés sur la légitimité de leurs mandats - comme le plus banal des salariés le ferait à propos de son propre emploi.

Comment donc expliquer autrement la disgrâce de ce chef d’État qui ne cesse depuis trois ans de perdre chaque élection, puis un référendum qu’il a fait sombrer par tant de maladresses accumulées faute de réelles convictions, et s’accroche aujourd’hui désespérément à un pouvoir qui lui échappe ?

Si gouverner c’est désormais préserver le “statu quo”, il n’y a plus besoin de gouverner.

De surcroît, faute encore de réelles convictions, dès qu’il présente un projet et qu’il y a dans la rue quelques manifestants (toujours les mêmes) défendant ce “statu quo”, il retire aussitôt le projet. Il ne réalise plus que, paradoxalement, chaque fois qu’il procède de cette façon pour, soi-disant, “calmer le jeu”, il fait alors 100% de mécontents : • ceux qui l’ont fait céder n’ont pour autant aucune reconnaissance pour ce retrait, • et ceux qui défendaient ce projet sont profondément déçus. C’est un marché de dupes.

S’il existait un championnat du monde de la “reculade politique”, on collectionnerait les médailles d’or.

On sait, qu’on l’approuve ou non, quelle est la politique de Tony Blair : elle est lisible et cohérente, et avec les progrès sociaux et économiques que l’on observe. On ne sait toujours pas, par contre, quelle est la politique de Mr Chirac. Le roi est nu.

Il n’est d’ailleurs pas seul à l’être : il faut observer que l’opinion l’est aussi. Il n’y a en France qu’un seul mot d’ordre capable de rassembler : “à bas l’abolition du statu quo”. Sur ce point, tout le monde est d’accord, de Mr De Villiers au Parti Socialiste, en passant par Mr Chirac ou les organisations syndicales de tout bord. La société française a si peu confiance en elle-même qu’elle s’accroche désespérément à son passé comme s’il était l’”âge d’or”. Elle a peur du futur comme si celui-ci ne pouvait qu’apporter malheur et aggravation de la situation actuelle. Face à l’Espagne, l’Angleterre, les États-Unis ou maints autres de nos partenaires, un pays qui cultive une telle peur ne peut que jouer perdant dans tous les domaines.

Quel que soit le régime vers lequel l’on s’orientera demain - et parce que le pseudo “modèle social français” s’enfonce inexorablement dans l’abîme de ses échecs, ce sera vraisemblablement avec une bonne dose de libéralisme (tant pis pour les “cocus du non de gauche” qui défendaient le contraire) - nous n’en sortirons pas sans le renouvellement en profondeur du dialogue social.

(Je reviens par ailleurs rapidement sur le “non” du 29 Mai. Outre les “cocus du non de gauche” que j’évoquais plus haut, il y a aussi les autres : a-t-on entendu quiconque proposer la renégociation du projet constitutionnel ? Il n’y a en face rien ni personne. Sauf les tenants habituels du “statu quo”)

Pour dialoguer, il faut donc, pour le moins, être deux. D’un côté, un gouvernement ayant de solides convictions dans le programme qu’il propose et qu’il entend suivre. D’un autre côté, des syndicats cessant de s’enfermer dans le placard de leurs chimères d’un autre âge.

Une des causes de cet immobilisme est encore... Mr Chirac. (Et pourtant je ne veux pas m’acharner sur lui outre mesure).

Dans aucune démocratie moderne au monde on ne voit en effet un tel degré de servilité des ministres face à un Chef de l’État.

Sans évoquer celle aussi du Parlement dont le rôle est pourtant de contrôler l’action de son gouvernement. L’équipe des ministres, loin d’être une force de propositions qui pourrait donner un autre souffle à notre politique, est contrainte d’écouter silencieusement l’oracle présidentiel et d’exécuter ensuite ses directives (on se rappelle du célèbre adage du discours du 14 Juillet 2004 : “j’ordonne, on exécute”). Les ministres sont traités comme des garçonnets en bas âge qui n’ont que le droit de se taire et d’obéir. Nous sommes dans une sorte de dérive monarchique que même l’institution du quinquennat ne peut excuser. J’entendais récemment un de proche du Président - ex-ministre - déclarer que celui-ci pouvait se comporter, quand on tente de l’infléchir, “comme un carnassier n’ayant rien mangé depuis plusieurs jours”. Malgré ses apparences de grand charmeur. Aucune initiative ne pourra jamais s’épanouir dans un tel climat de terreur. Qu’est donc devenue notre démocratie ?

C’est un vrai problème. Quand d’aucuns affirment qu’il faut réformer nos institutions en profondeur, cela est devenu d’une urgente évidence.

vendredi, 10 juin 2005

À PROPOS DE L'APRÈS 29 MAI (Part.2)

BILLET du 10/6/2005 - Part.2

Le non et l'état de la France

Le “non” du 29 Mai au Traité Constitutionnel Européen a eu pour effet, outre le retard considérable qu’il va apporter à la construction de l’Europe, celui plus emblématique d’entraîner la recomposition du paysage politique français.

Conçu comme un référendum censé de rebâtir une légitimité à Mr Chirac, ce scrutin s’est transformé en un vote insurrectionnel, une sorte d’“intifada” démocratique.

Il se traduit par le krach de la représentation nationale, avec un corps social votant à 55% pour le “non” tandis que la classe politique était à 90% pour le “oui”. Et, comme en 2002, les seuls vainqueurs sont les extrêmes.

La première et principale victime de cette débâcle est Mr Chirac : réélu miraculeusement il y a 3 ans avec 82% des voix - mais dans les circonstances que l’on sait - il est aujourd’hui discrédité tant en France qu’en Europe et dans le monde.

Il avait déjà suicidé sa majorité en 1997 avec une dissolution ratée. En 2005, c’est avec la construction européenne que “sa légèreté et son irresponsabilité” (Nicolas Baverez) l’ont poussé à jouer à la roulette russe.

Ce chroniqueur, dans une de ses toute récentes tribunes, écrit encore : “Mr Chirac est à la présidence de la République ce que fut Derrida à la philosophie : le héraut de la déconstruction morale et civique, avec le triomphe de la démagogie et des extrémismes, la déconstruction des institutions avec la dénaturation de la Vème République”. Et de développer ensuite la déconstruction économique, celle sociale ou encore celle diplomatique.

La formulation est peut-être un peu sévère. Mais qui donc peut aujourd’hui prétendre le contraire ?

Pour répondre à ce discrédit, Mr Chirac met donc Mr De Villepin à Matignon, rappelle Mr Sarkozy en numéro deux à l’Intérieur, fait sauter quelques têtes qui n’avaient pourtant pas tant démérité, et se livre au jeu habituel des chaises musicales.

Je l’ai déjà dit plus haut (1ère partie de ce Billet) : on affirme que cet échec “c’est la faute au chômage”. On entend ensuite à la tribune le nouveau Premier Ministre déclarer : “Je vais personnellement mener la bataille pour l’emploi”. Tout comme si le malheureux Jean-Pierre Raffarin s’était tourné les pouces pendant 3 ans !

C’est vrai : le chômage est devenu une “spécialité française”, un peu comme le dit, non sans humour, Patrick Bonazza, “ses bons vins, ses concours de pétanque, ses églises romanes et ses restaurants étoilés”.

Ce n’est pas nouveau : déjà, en Octobre 1975, le Premier Ministre d’alors - Mr Jacques Chirac - à propos d’un chômage qui ne comptait alors qu’un million de chômeurs (contre trois aujourd’hui) affirmait apercevoir “le bout du tunnel”. C’était peut-être aussi une forme d’humour. Les français semblent depuis ne plus du tout apprécier.

Sans nier les éminentes qualités humaines de Mr De Villepin, on peut s’interroger de savoir si, pour répondre à ce problème du chômage, ce brillant diplomate et fin lettré avait le profil nécessaire du médecin appelé à soigner le “malade France”. Même accompagné de cet autre éminent spécialiste, mais ès-sécurité, qu’est Mr Sarkozy.

“Là où il fallait un calculateur, ce furent deux danseurs qui l’obtinrent” (Beaumarchais). À son époque, on ne connaissait pas encore le mot “économiste”....

Mr De Villepin attire certainement à lui beaucoup de sympathie grâce à un discours d’anthologie qui a marqué la tribune des Nations Unies lors de la crise irakienne face à la diplomatie US. Mais cela suffit-il pour rendre confiance aux français ?

Je mets entre parenthèses la question de savoir de combien de ministres Mr De Villepin a le réel appui face à ceux qui soutiennent de leur côté Mr Sarkosy ? Mesquine politicaillerie, dira-t-on. Mais Mr Chirac pouvait-il mettre à leur place Mr Fabius ou Mr Besancenot ?

Ceci étant, quand ensuite on entend encore Mr Chirac dire qu’ “on va défendre le modèle social français”, il y a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Même sur celle des chauves !

Le “modèle social” français, c’est 1.080 milliards € de dettes - je dis bien euros et pas francs anciens ou nouveaux ! Le “modèle social” français, c’est encore un million d’enfants pauvres, trois millions de chômeurs, un million deux cent mille RMistes. Quand on additionne cela avec les autres dépendants du système, on arrive à un total de plus de six millions de français en situation de totale précarité.

Si la France était une entreprise, elle serait depuis longtemps en liquidation. Et, dans quelques mois, nous devrons être mis sous la tutelle de l’Europe.

Qu’on cesse donc, une fois pour toutes, de nous parler du “modèle social français”, que cela plaise ou non à certains : IL-EST-FI-NI.

Aucun doute n’est plus permis : le “plein emploi”, le “progrès social” sont aujourd’hui anglo-saxons, quand le chômage et la régression sociale sont français. Je l’ai déjà dénoncé à maintes reprises, malgré les cris d’orfraies que j’ai entendus ici ou là.

Le chômage ne diminuera donc pas sans une refonte de ce pseudo-modèle social et la conversion à une forme de libéralisme économique. La droite n’a de choix qu’entre : • ou la sauvegarde du modèle français qui n’est rien d’autre que la dégradation de l’actuel compromis ni social, ni libéral mais malthusien • ou une authentique politique libérale.

Le retour au plein emploi ne sera possible que si l’on débride en France les quatre moteurs de la croissance que sont le travail, la production, l’innovation et les talents. Les types d’expériences menés en Europe et inspirés de ces principes - que ce soit au Royaume-Uni, en Suède, au Danemark, voire même en Espagne - ont réussi à rétablir le plein-emploi, ou à réduire le chômage de façon drastique.

Pour cela, il faudra faire appel à tout le génie français pour convaincre nos compatriotes de cette nécessité de changer de système social pour s’orienter vers un autre de concept plus libéral ; tout en les préservant de certains de ses excès.

Il est aussi, à propos de l’emploi, une autre loi économique qu’on ne peut ignorer : “la conservation de l’emploi maintient le chômage et la destruction d’emplois crée des emplois”. Loin de nous l’idée de laisser faire une pratique brutale de ce principe : il est des garanties sociales qu’il faudra impérativement préserver. Mais cette loi reste immuable : il faudra donc en maîtriser ses effets implacables.

Il faut enfin rompre avec cette hypocrisie qui laisse penser que tout ce qui est advenu a été déterminé par solidarité avec les plus pauvres ou les chômeurs. C’est plutôt le contraire : le référendum a montré que ce ne sont pas les chômeurs qui ont majoritairement voté “non” mais tous ceux qui, aujourd’hui, sont (relativement) “nantis” ou ont un travail et qui craignent de le perdre demain.

Le “non” du 29 Mai n’a donc pas modifié l’ardente obligation où la France se trouve placée aujourd’hui de se réformer en profondeur.

lundi, 06 juin 2005

À PROPOS DE L'APRÈS 29 MAI (Part.1)

BILLET du 6/6/2005- Part.1

Une fois de plus, ce 29 Mai, la droite a perdu la bataille des idées. Cette fois-ci sur la question européenne : pas seulement parce qu’elle a perdu le référendum - alors qu’elle était globalement unie autour du “oui” - mais parce que pour défendre ce projet de Traité Constitutionnel la droite a été obligée d’abandonner toute référence au libéralisme, même le plus tempéré.

Du coup, l’échiquier politique s’est déplacé sensiblement vers la gauche. Bataille perdue des idées, ici sur l’Europe, comme hier sur l’Éducation : il n’y a guère que sur les questions de sécurité que la droite aura marqué quelques points.

On se console - un peu bêtement à mon sens - en contemplant le triste état du Parti Socialiste. L’éviction du P.S. de Mr Fabius est pour la droite, en termes électoraux et tacticiens, une bonne nouvelle : l’élimination de ce présidentiable “historique” rend plus difficile en 2007 l’émergence d’un fédérateur capable de remettre sur pieds ce parti aujourd’hui éclaté.

Je ne crois pas pour autant qu’il y a lieu de trop s’en réjouir : il est préférable d’avoir à gauche un vrai parti démocratique et solide, défenseur de l’idée européenne, plutôt que les autres aventuriers de tous poils qu’on y trouve à côté. La démocratie a besoin d’un face à face de “bons ennemis” responsables.

La droite a donc perdu. Mais, pour autant, la gauche n’a pas gagné.

Il faut s’interroger à présent sur l’Europe. Y a-t-il un “plan B” ? Oui, il y a un “plan B” ! Mais pas du tout celui qu’on imaginait : il y a un “plan B” comme.... Blair !

Que vient-on de faire ce 29 Mai ? La France, qui a “inventé” l’Europe, qui pendant 50 ans s’est battue pour la faire - ce qui lui a permis de beaucoup gagner en prestige comme en économie - la France vient de donner les clefs de l’Europe à Mr Blair. Et pas seulement parce que l’Angleterre prend la présidence tournante de l’Europe dans quelques jours, Mr Blair en a pris, de fait, le leadership moral et politique. Nous venons d’assister, pour une longue période, à la fin de l’idée d’une Europe politique. C’est un succès complet des libéraux atlantistes. La presse anglo-saxonne, des 2 côtés de l’Atlantique, ne cesse d’applaudir : les USA n’ont plus à craindre pour leur domination sur les affaires du monde. Et quand on pense que des gens de gauche ont fait voter “non” pour barrer la route au libéralisme !

Quelle bévue politique !

Si la droite a du abandonner toute référence au libéralisme dans sa bataille d’idées, si la gauche l’a sottement diabolisé, c’est le libéralisme mondial qui, aujourd’hui, triomphe en Europe. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce 29 Mai.

Avec ses 55%, le “non” au projet européen du 29 Mai - le seul dont je parle ici - a été catégorique. Mais, contrairement à ce qu’on entend ici et là, il n’est porteur d’aucun message : il y a le “non” tactique de Fabius, le “non” souverainiste, le “non” d’extrême-droite, le “non” de Besancenot, le “non” de la gauche d’antan. Cette cacophonie des “non” n’est porteuse d’aucun message audible sauf, peut-être, celui d’une certaine haine du libéralisme. Par contre le message du “oui” l’est clairement : il est celui de 45% de français réunis autour d’une même idée de l’Europe, même s’il comporte mélangés des électeurs de gauche ou de droite avec ceux du centre.

Quand donc j’entends dire aujourd’hui qu’il “faut écouter le message des français”, je reste interrogateur : que peut-on percevoir aujourd’hui de ce “non” informe au projet européen qui, bien que majoritaire, ne représente rien ni personne ? On ne peut que constater son émiettement. Les français savent très bien ce qu’ils ne veulent pas, mais ils ne savent pas pour autant ce qu’ils veulent. Déjà Chateaubriand, soulignait cette singularité dans ses Mémoires d’Outre-Tombe.... Qui nous garantit aujourd’hui qu’aux prochaines élections présidentielles le candidat le mieux placé en tête recueillera plus de 10% des voix ? L’enchevêtrement des candidats, de droite comme de gauche, qui, tous, se sentent en charge de la France - comme tous ces précepteurs du 29 Mai qu’on a entendus - laisse prévoir un encombrement sans précédent.

Il n’y a donc pas “un” message du 29 Mai, mais un entrecroisement de messages très différents.

Lorsque, par facilité et parce que c’est la règle en démocratie, on dit que les politiques sont aujourd’hui “dans l’impasse”, ou qu’ils sont “dans la contradiction”, cette contradiction ne reflète-t-elle pas celle d’un pays qui, au fond, fait et dit n’importe quoi plutôt que de regarder l’avenir ? Il y a une sorte de volonté des français de ne rien bouger, comme si le passé, et même le présent, étaient “l’âge d’or” et que tout ce qui peut se produire demain serait une catastrophe. Les français ont l’angoisse de l’avenir.

Les sociologues nous expliquent que les français ont voté “non” parce qu’il y a 10% de chômeurs : il y en a autant en Espagne et, pourtant, on y a très largement voté “oui”. Il y en avait davantage encore au moment de Maastricht quand les français ont aussi voté “oui”. Qu’on cesse de nous raconter des histoires : la France est-elle dans un état tel et au moment le plus malheureux de son histoire depuis un demi-siècle ?

Le problème numéro un du nouveau gouvernement - et celui des politiques - est donc de chercher à comprendre ce qui se passe. Ce n’est pas toujours le cas aujourd’hui : on l’a bien vu lors de ce débat étonnant entre le Président et les jeunes. Manifestement, Mr Chirac ne comprend plus rien à la France.

Mais, une fois que les hommes politiques auront compris - en espérant que cela arrive un jour - leur devoir est-il d’être alors à la remorque de ce qui leur paraît être vaguement majoritaire ou dominant dans l’opinion ? Si Mr Badinter avait suivi les sondages, ou organisé un référendum en 1981, sur la peine de mort, aurait-elle été abolie ? On pourrait donner maints autres exemples sur ce face-à-face du peuple et de la démocratie.

Le rôle des politiques ne peut pas être de confondre la démocratie avec la démagogie. Il faut donc “interpréter” ce scrutin du 29 Mai et non en tirer mécaniquement des leçons contraires à l’intérêt général qui insulteraient l’avenir.

Il faut craindre, à ce propos, que l’idée de référendum soit morte en France pour longtemps. C’est une procédure de la démocratie que les partisans du “non” ont totalement déconsidérée. Quand un responsable politique comme Mr De Villiers - et je cite ici son nom avec regret - a versé dans le sens de la xénophobie, du passéisme, de la haine de l’étranger et quand, pour cela, il a dit “vous avez tous une raison de voter non”, cela veut dire qu’il n’y a plus de démocratie. Parce qu’un référendum c’est une réponse précise à une question donnée, à la différence d’une élection qui est une réponse générale à une situation générale.

Quand on vous parle d’une Constitution et qu’on vient à répondre n’importe quoi et de tout, sauf sur la Constitution, on tue la démocratie.

Messages différents du “non” ai-je dit ? Oui. Mais ici je ne parle que du seul message sur l’Europe.

Celui sur l’état de la France ? Ce sera un autre sujet. (à suivre)

mardi, 24 mai 2005

À PROPOS DE SÉMANTIQUE

BILLET du 24/5/2005

À quelques heures d’un référendum essentiel, partisans du “pour” et ceux du “contre” aiguisent leurs derniers arguments et souvent les plus inattendus. Quelle que soit la réponse issue des urnes, les conséquences ne seront pas neutres. Même s’il nous faut admettre que notre planète continuera de tourner dans le même sens le matin du 30 Mai et que rien ne sera spectaculairement bouleversé.

Et cependant....

Si le “non” l’emporte, il aura été porté par plusieurs catégories de populations. Il y a d’abord un “non” carrément anti-européen : c’est celui de Le Pen qui nous dit que l’Europe est une “catastrophe” et que tout ce qui est susceptible de détruire l’Europe est bon. Apparenté à ce “non”, on peut joindre celui de De Villiers qui tient, même s’il est plus nuancé, un langage identique. Seconde catégorie de “non”, est celle des souverainistes représentée par certains gaullistes traditionnels (tel Dupont-Aignan), mais aussi, à gauche, par Chevènement. La troisième catégorie est celle du “non” de gauche qui est avant tout un “non” anti-libéral qui va d’Emmanuelli à Besancenot, en passant par Mme Buffet. On trouve encore un “non” des déçus de l’Europe qui trouvent qu’on ne fait pas assez d’Europe : Mr Fabius ne mérite pas d’en être le porte-fanion car on sait que ses objectifs sont tournés vers une autre perspective exclusivement personnelle. Ce qui est consternant. Enfin, la dernière catégorie de “non” - la plus nombreuse - est celle d’expression de tous les mécontentements.

Le “non”, s’il l’emporte, aura pour effet certain de faire exploser et le Parti Socialiste, et le Gouvernement. Un certain nombre gens auront l’immense plaisir de voir semer la pagaille dans l’Establishment par cette double explosion.

Ce qui me parait, quant à moi, le plus préoccupant c’est la vision des “anti-libéraux”. Sans faire, de loin s’en faut, l’apologie du “libéralisme”, il est étrange qu’en France le mot “libéral” soit devenu une véritable insulte. “Libéral ? Oh quelle horreur !”. C’est un réflexe typiquement français qui s’annonce depuis quelques années déjà avec le retour de l’extrême-gauche. Et là on voit à quel point la droite française a échoué une fois de plus sur le plan des idées, à quel point le “surmoi” français est un “surmoi” de gauche.

Faut-il rappeler pourtant que le libéralisme est une idée qui ne mérite pas semblable opprobre, même s’il peut avoir ensuite des effets contestables et desquels il faut se préserver ? Le libéralisme, c’est un État neutre, c’est-à-dire un État qui n’impose pas aux citoyens une idéologie d’obédience. La grande différence chez les sociétés libérales est qu’on n’y impose pas une sorte de religion économique d’État. C’est encore l’idée que, par la liberté d’entreprise et de commerce, on va créer des richesses et des emplois qu’on pourra ensuite redistribuer.

Beaucoup de gens qui voteront “non” sont ceux qui sont entrés dans cette idéologie délirante qui laisse croire que le “traitement du chômage” est la seule solution. Complètement absurde. Comment peut-on en être arrivé à un tel dévoiement ?

Échec de la droite ? Oui. Mais aussi échec de la gauche. Le “libéralisme”, qui est à l’opposé du “dirigisme”, est aussi l’une des conquêtes les plus précieuses de 1789. C’est sa philosophie des droits de l’homme et des droits individuels qui a imposé la Révolution Française.

Que s’est-il donc passé depuis ?

Le mot “libéral” a pris deux sens très différents selon qu’on en parle en matière de politique ou en matière d’économie. Si, en politique, le “libéralisme” ne pose pas de vrai problème de principe, en économie, il peut aboutir à la philosophie du “laisser faire” et du “laisser passer” (les délocalisations). C’est ce qui le distingue de l’”économie de marché”, un autre type d’économie dont on a trouvé l’usage même dans certains états socialistes (le “socialisme de marché”).

La différence entre l’économie de marché - c’est celle qui prévaut dans le texte de la Constitution Européenne et non le libéralisme comme on le prétend faussement - c’est que l’économie de marché est un mécanisme purement économique alors que le libéralisme est une philosophie. Dans l’esprit de ses détracteurs, il implique qu’il n’y ait pas de contrepartie sociale face aux inégalités produites par la liberté.

Il est regrettable que, sur le plan de la sémantique, le mot “libéralisme” ait pris un sens outrancièrement péjoratif chez une grande partie de la gauche ; laquelle a traduit que c’était la fin de tous les mécanismes sociaux en place, y compris du service public. Ce qui est un autre dévoiement.

Un exemple ? Celui qui, aujourd’hui en Europe, fait une vraie politique libérale - mais intelligente - c’est Mr Blair à qui les anglais, malgré leur divergence sur sa politique en Irak, ont confié un nouveau mandat. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 1998 et 2004, le PIB anglais a augmenté de 35% quand celui de la France n’a augmenté que de 25%. Sur cette même période, 2 millions d’emplois ont été créés, auxquels se sont ajoutés 500.000 emplois publics (hôpitaux, enseignement, police, etc....). La croissance en 2004 a été de 3,1% quand en France nous n’en étions qu’à 2,3%. La dette publique a été contenue à 41% quand la nôtre dépasse largement les 60%. Il y a 800.000 pauvres en moins quand, en France, la pauvreté progresse. Le taux de chômage n’a cessé de décroître (4,6%) quand le nôtre augmente (10,2%).

Le système anglais a encore d’immenses lacunes mais il est celui qui progresse le plus vite quand nous, français, restons plombés.

La France conduit, elle, de réputation, une politique dite “sociale” qui est son étendard. Or notre système crée 2 fois plus de chômeurs que les autres pays qui ont divisé leur chômage par 4, certains par 6 quand le nôtre reste au plafond.

Le meilleur modèle social n’est-il pas celui qui donne du travail à tout le monde et crée des richesses qui rejaillissent sur tous ? Opposer l’”Europe sociale” à une “Europe libérale” n’a aucun sens. Il faut cesser de s’inscrire dans cette sorte de tremblante aveugle.

Le traitement social du chômage n’est pas en soi une solution : il n’est qu’une nécessité pour traiter ses effets, mais il n’en traite pas les causes. Pour faire aussi de la redistribution de richesses, il faut de l’argent à distribuer : or ce n’est pas l’État qui crée cet argent. C’est là que réside l’erreur historique des français sur notre système social.

L’anti-libéralisme a donc pris aujourd’hui en écharpe une bonne partie du vote “non”, même s’il peut aussi y avoir une extraordinaire contradiction dans les différentes formes du “non”. Souvent ce “non” débouche sur une France repliée sur elle-même, qui se suffirait à elle-même. Nous sommes parfois en plein maurassisme. Comment Mr Fabius peut-il s’accommoder de cela ? Et le “non” de gauche a de fortes chances d’aboutir à une France de droite.

Nous sommes en plein paradoxe.

jeudi, 28 avril 2005

À PROPOS DE CONSERVATISME & PROGRESSISME

BILLET du 28/4/2005

L’élection d’un pape n’est pas un événement neutre. Au-delà de la dimension du chef spirituel d’une Église où se reconnaissent plus d’un milliard d’individus de par les cinq continents, il a suffi de voir l’émotion considérable qu’a suscitée la disparition de Jean-Paul II pour prendre conscience de cette dimension.

Succéder à un tel homme semblait une sorte de gageure. Et cependant l’élection de Joseph Raztinger a été l’une des plus spontanées que l’on ait connues. Une telle promptitude dans cette élection marque la volonté de continuité de l’action du défunt pape. Benoît XVI, éminent théologien, philosophe, véritable intellectuel, était en effet le plus proche conseiller et inspirateur de l’action de Jean-Paul II.

Et pourtant, alors que ce dernier rassemblait autour de sa personne, malgré la fermeté de certaines de ses positions, l’immense masse des fidèles, on ne cesse d’entendre aujourd’hui que son successeur les “diviserait”. Étrange paradoxe.

Je suis pour ma part frappé par le déferlement de crétinisme autour de la question du “conservatisme” ou du “progressisme” qui fait aujourd’hui débat.

S’il est une enceinte où l’on doit être conservateur - et qu’il est souhaitable qu’on le soit - c’est bien l’Église. Personne n’est obligé d’être catholique : on peut fort bien être chrétien et protestant. L’Église n’est ni un club de football ni un parti politique : elle a une doctrine et ni St Augustin, ni St Thomas étaient particulièrement des “libéraux”. Il est donc étonnant que les catholiques eux-mêmes ne soient pas plus attachés à l’idée qu’il est bon que, dans une société, il y ait des gens qui ne soient pas spécialement “modernes”. Il est tout autant étrange d’entendre ici et là, même chez des religieux, des appels pour que l’Église fasse place à la discussion, à la délibération, pour mettre en place la loi du meilleur argument.

Nous croulons déjà sous les talk-shows, les forums, les débats, les tables rondes. Est-ce que ce qui est bon pour la démocratie dans l’espace politique public est bon aussi pour l’Église ? Est-ce qu’il n’y a pas dans l’Église autre chose que l’”éthique de la discussion”, c’est-à-dire un certain rapport à la vérité révélée qui - elle - ne se discute pas. On touche là un problème de fond : l’Église doit-elle subir à son tour la saga des modernités ?

Il me parait souhaitable qu’une réflexion soit portée sur ce qu’est la tradition et ce qu’est le conservatisme en matière de doctrine avant de demander une reddition à la modernité.

La fonction de l’Église est d’abord et essentiellement d’annoncer l’Évangile. Cette mission n’exclut pas pour autant le devoir pour elle de s’adapter au monde moderne. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’elle doit toujours s’adapter à ce monde sans cesse changeant : plus l’Église s’adapterait d’ailleurs à chaque instant, moins elle n’aurait de sens aux yeux de ceux qui sont tournés vers elle pour trouver un sens à leur propre existence.

L’Église ne peut être une sorte de formulation parmi d’autres de la modernité. L’Évangile, la Bible se sont d’ailleurs toujours opposé aux idoles d’un moment - le veau d’or - donc à certaines formes de la modernité.

Pourtant, l’Église ne peut pas prendre systématiquement le contre-pied du monde moderne : il faut, pour annoncer l’Évangile, que les oreilles s’ouvrent. Et pour cela il faut utiliser tous les moyens mis à sa disposition par ce même monde moderne.

Benoît XVI est certainement un conservateur comme la plupart des papes ont été des conservateurs sur le plan de la doctrine : il n’y a jamais eu chez eux de novateurs radicaux en cette matière. Mais il y a eu cependant des papes qui ont eu des ouvertures plus grandes. Curieusement, l’un de ceux-là fut Pie XII : il est celui qui a ouvert l’exégése et permis le développement de l’école de Jérusalem. C’était une ouverture considérable vers la modernité de l’enseignement de l’Église.

Joseph Ratzinger a toujours été intransigeant en matière de sexualité, de respect de la vie et de la personne humaine. Mais son intransigeance a aussi conduit l’Église à devenir un farouche opposant non seulement à l’avortement mais aussi, en toute logique, à la peine de mort : considérable évolution s’il en est par rapport à la tradition séculaire de l’Église ! Il a aussi porté un regard attentif sur la laïcité, “qui permet la reconnaissance du pluralisme et autorise une existence publique plus large des religions”. Autre évolution considérable encore que ce pluralisme affiché répondant à une si grande attente du monde moderne.

On ne peut donc demander à l’Église d’être parfois en décalage avec le monde moderne et se réjouir en même temps que cela puisse encore exister.

Il y a dans le message d’Augustin ou de Thomas un corps de doctrine et de philosophie qui a une cohérence. On ne peut pas demander de prendre dans ce corps ici un bout de ceci ou là un autre bout de cela. On ne peut pas croire à la fois qu’il y a un ordre naturel qui régit le monde, que cet ordre est bon et que, par ailleurs, tout ce qui est désordre serait aussi une bonne chose. Il faut cesser de demander aux gens, au nom des bons sentiments, d’être incohérents avec eux-mêmes.

C’est greffés sur ce tronc de cohérence ainsi solidement enraciné dans la tradition qu’on a pu recevoir ensuite les messages de grands philosophes et de penseurs qui ont façonné notre temps et le monde d’aujourd’hui : je pense à ces Maritain, Bloy, Péguy, Bernanos, Mauriac, Bergson, Psichari ou autre De Broglie. Ce n’est certes pas là la modernité de la facilité. Mais c’est celle qui ancre encore aujourd’hui nos convictions en matière de démocratie, de justice et de droits de l’homme.

Là réside la vraie modernité.

lundi, 18 avril 2005

À PROPOS DE CONSÉQUENCES

BILLET du 18/4/2005

Je n’ai nulle intention de trop m’étendre sur la prestation de Mr Chirac à la télévision à propos du traité constitutionnel européen.

Comment expliquer ce malaise croissant qui, tout au long de ce plaidoyer, nous a gagnés face au pathétique spectacle d’un Président autant éloigné des préoccupations des français, face à des jeunes qui voulaient si fortement les exprimer ? Le Président était souvent en total déphasage avec eux. Et il a plus affirmé qu’il n’a su démontrer.

Outre le concept même de cette émission - souvent décalée par des questions posées sans aucun rapport avec l’Europe et qui contrastaient avec le souvenir d’autres débats avec un Mitterrand ou un Delors - Mr Chirac aurait été plus convaincant, voire plus persuasif, s'il avait pu mettre plus d'ardeur dans l'expression de ses convictions européennes. Derrière le Président qui faisait son devoir, on percevait l'européen tiède, cachant mal son déficit de foi européenne. L’exhortation elle-même - à la façon d’un Jean-Paul II - “n’ayez pas peur !” est tombée dans le vide car peu de raisons sont venues la conforter. Un éditorialiste s’est même risqué à affirmer le lendemain que “Mr Chirac était à côté de la plaque”.

Cependant les arguments de Mr Chirac étaient pour la plupart fondés et justes. Mais ils étaient dépourvus de cette flamme qui aurait pu emporter la conviction. Lui-même n’a-t’il pas concédé avoir été “désorienté” ? Nous le fûmes, nous aussi, par ce spectacle.

La cause du “oui” a donc un peu plus reculé dans l’esprit des français, déçus qu’ils sont dans leur attente de plus d’explications et de plus de clarté.

Nous sommes aujourd’hui dans une sorte de psychodrame dont nous ne connaissons pas encore l’issue. Le référendum est tombé sur une France somnambule. Les français découvrent soudain que l’Europe, ce sont d’abord des européens ; puis que ces européens ne pensent pas tous comme nous ; puis que beaucoup d’européens sont plutôt libéraux alors qu’en France on croit que c’est un péché intolérable.

Mr Chirac a d’ailleurs fait une très bonne défense du régime libéral : “les échanges favorisent et permettent de mieux s’enrichir”. Mais, curieusement, il a aussitôt affirmé que la future Constitution “rendra l’Europe moins libérale”. Cette contradiction est peu raisonnable et ne peut que contribuer à nourrir les peurs.

La vérité sur ce point est d’ailleurs que “l’économie de marché acceptée” a abouti à ce que chacun soit, de fait, déjà libéral. Le seul problème est de connaître la dose d’ingrédients sociaux nécessaires pour assurer un élément régulateur et interdire l’invasion de la “jungle” libérale.

À ce propos d’ailleurs, les tenants du “non” - comme on l’a entendu dernièrement de la bouche de Mr Fabius - se couvrent de ridicule en affirmant à des français naïfs (car il y en a !) que le “non” allait permettre d’installer en Europe une sorte de camisole de protectionnisme “à la manière française”. Alors que les français sont en Europe - et de très loin - ceux qui sont déjà dans un système que les autres considèrent comme totalement pervers et qu’ils fuient à grands pas.

Tout ceci crée donc en France une atmosphère étrange : c’est la gauche qui est en train d’entraîner le “non” et c’est la droite qui, fort probablement, risque demain d’en profiter. C’est une situation politique particulièrement illisible. Mr Chirac est d’ailleurs parfaitement fondé de refuser de démissionner en une telle circonstance.

Je crois qu’une réflexion va aussi s’organiser sur l’usage du référendum lui-même : beaucoup de gens pensent aujourd’hui que l’usage d’un système de démocratie représentative aurait été plus prudent et moins perturbant. On observe que même la Suisse se pose aujourd’hui des questions sur cette forme de démocratie directe dont elle fait si abondamment usage. À quoi cela sert-il en effet de faire voter les citoyens sur un texte de Constitution que la majorité d’entr’eux n’aura même pas lu ni pu analyser dans le détail de ses arcanes ? Quand, en 1958, les français ont adopté par référendum la Constitution de la Vème République, ce n’est pas un texte qu’ils ont approuvé : ils ont voté pour De Gaulle et rien d’autre. Ils lui ont fait confiance et se sont bien gardé de dépouiller le contenu des articles. Aujourd’hui, c’est très différent.

Aurons-nous demain un “non” ? Ou un “oui” ? Puis y aura-t-il un tremblement de terre si le “non” venait à l’emporter ? (Ceux qui l’affirment sont d’ailleurs taxés aussitôt de chantage insupportable).

Il faut voir les choses en face. Sur le plan intérieur, ma conviction, je l’ai déjà évoqué plus haut, est qu’un “non” issu surtout de la gauche aboutira à une France de droite : l’alliance Fabius-Besancenot n’a aucune chance de gouverner la France. Et comme ceux-ci ont exclu de rallier à eux des gens de droite ayant aussi prôné le “non”, cette alliance est ultra minoritaire.

Un “non” victorieux serait aussi un bouleversement de la politique française :
• le PS sera plongé dans une crise profonde malgré son louable effort de démocratie interne. Il lui faudra aussi admettre qu’il y a une réalité européenne qui est à l’opposé de certaines de ses conceptions. Et Mr Fabius ne paraîtra pas pour autant comme un candidat d’union face à Mr Hollande.
• l’UMP, elle, sera un peu moins bouleversée car Mr Sarkozy va évidemment s’employer à récupérer la chose à son profit.
Mais face à une majorité du “non”, nul ne perçoit pour autant de chamboulement de la position du gouvernement. Sauf à devoir gérer le chaos institutionnel ainsi créé.

Sur le plan extérieur, Mr Chirac a été convaincant : ce serait, il a raison, l’isolement absolu de la France. Comment imaginer le contraire ? Dépourvue du levier allemand, la France se trouverait alors bien seule. Ce serait le triomphe de l’Europe ultra libérale, celle de Mme Thatcher ou de Mr Bush qui s’en réjouiraient. Cela accélérerait un déclin de la France déjà bien amorcé : toutes les statistiques sérieuses révèlent en effet que nous ne cessons de reculer. Notre influence diplomatique s’en trouvera considérablement réduite, voire contrainte au silence.

Par ailleurs, l’idée que l’on va renégocier n’a aucun sens. Renégocier avec qui quand le “non” français sera aussi disparate ? Négocier plus d’ingrédients sociaux ? Ou plus de libéralisme pour aller dans le sens de la majorité des européens ? Nous ne trouverions pas d’interlocuteur : aucun de nos 24 partenaires n’est prêt à tout remettre à plat et recommencer à zéro les négociations.

Les français ne mesurent pas à quel point ils se racontent à eux-mêmes des histoires. Ils ne voient pas que les autres européens sont différents et qu’ils refusent un “modèle français” qui ne fonctionne pas, qui ne crée que peu de croissance mais privilégie par contre celle du chômage. Ne l’oublions pas : le chômage est le problème essentiel, celui qui entretient toutes les frayeurs, en France et ailleurs. Imaginer que demain, parce que cette France-là - celle du chômage chronique - aurait dit “non”, les autres pays vont faire pour elle des efforts, c’est stupide de le croire.

La France a aussi un grave déficit : elle ne sait pas poser les vrais problèmes ni porter ses efforts là où il faut. Il lui faut admettre que les industries issues du 19° siècle (sidérurgie, textile, etc...) ne peuvent que s’enfoncer dans la crise. Trop peu d’efforts sont par contre entrepris vers les industries de la connaissance, celles du savoir, de la communication, les bio-industries, celles de l’alimentaire, etc... Airbus, Ariane ou Renault ne sont que d’insuffisantes amorces.

La seule révolte que l’on a observée ces dernières années ayant un sens d’avenir a été celle des chercheurs. C’est significatif : mais avec quels résultats ?

Quant au problème turc qui suscite tant de frayeurs, alors que la future Constitution mettrait la barre des droits de l’Homme si haut placée que la Turquie n’aurait que peu de chances de pouvoir la franchir un jour - de par sa culture et sa tradition - le “non” lui ouvrirait grande la porte de son intégration puisque les autres traités restant en vigueur ne lui imposeraient aucune obligation spécifique. L’a-t-on suffisamment expliqué ?

Si, par contre, le “oui” l’emportait....

Il nous faut admettre que rien ne serait pour autant gagné : la même nécessité serait pour la France de se moderniser, non en se vautrant dans un ultra libéralisme, mais en faisant - enfin ! - le choix des activités de pointe, celles porteuses d’avenir.

Il faudra aussi, dans le cas d’un “oui”, que la France choisisse une vraie politique extérieure de conquête. Une Europe trop diluée suppose la création parallèle d’un noyau fort, d’une aile marchante avec nos alliés allemands, espagnols, belges et de tous ceux qui voudraient s’y rallier : c’est-à-dire une Europe véritablement politique et démocratique.

Sur le plan intérieur, dans le cas du “oui”, ce ne sera pas pour autant non plus la victoire de Mr Chirac. Celui-ci a d’ailleurs eu bien tort, je l’ai déjà écrit, de ne pas avoir changé de gouvernement avant le référendum afin de créer un choc dans l’opinion. Il sera donc confronté à un pays profondément partagé. Mais encore, il sera confronté au regard de nos partenaires qui auront pris conscience de la fragilité française.

Enfin, il nous faudra beaucoup œuvrer pour rétrécir le fossé existant entre nos pratiques et celles de toute l’Europe, Scandinavie comprise.

“Oui” ? “Non” ? Rien ne sera sans conséquences. C’est là qu’est l’enjeu.