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lundi, 13 septembre 1999

DU CHEMINEMENT DE LA DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE

ou de Jacques MARITAIN à.... François BAYROU

(Exposé de François VAN DE VILLE prononcé le 13 Septembre 1999)

Il est peu d’exemples dans l’Histoire qu’un Pape traduise patiemment, en italien, un très long ouvrage de plusieurs centaines de pages, écrit par un penseur et philosophe chrétien - et français de surcroît ! - et se préoccupe ensuite de la diffusion de cette pensée à l’échelle de l’humanité toute entière.

Ce Pape était l’un de nos contemporains : Paul VI. Ce penseur et philosophe n’était autre que Jacques Maritain, un autre presque contemporain décédé il y a moins de 30 ans. Cet ouvrage était “L’humanisme intégral” écrit à la fin des années 30, années alors déjà exposées aux tentations totalitaires qui avaient pour nom fascisme, nazisme, communisme, mais aussi capitalisme et libéralisme sauvages dont on venait de subir les ravageuses dévastations peu avant, en 1929.

Jacques Maritain était issu d’une famille huguenote marquée par un anticléricalisme traditionnel bien ancré, hérité des longues luttes contre l’intolérance. Il était le petit-fils de Jules Favre, député libéral, tombeur dès 1870 du Second Empire. Il a milité dans sa jeunesse dans les rangs du socialisme naissant. Il fut un ardent défenseur de Dreyfus. À la Sorbonne, où il s’inscrit - il était déjà agrégé en philosophie mais voulait préparer une licence ès-sciences de biologie - il crée un mouvement de protestation parmi les écrivains et universitaires français contre les “mauvais traitements” que le régime tsariste réservait alors aux étudiants soupçonnés de “socialisme”. Ce parcours devait l’amener à sa rencontre avec une jeune fille juive, d’origine russe, elle-même écrivain, amie d’Ernest Psichari, de Charles Péguy - et imprégnée de la lecture de ses “Cahiers de la Quinzaine” dont la boutique était située juste face à la Sorbonne - fréquentant les Bergson, Léon Bloy et leurs cercles d’amis.

Ce qui devait arriver arriva : pour tant de passions partagées - y compris celles de la peinture de l’école française alors en pleine révolution - Raïssa devint la femme de Jacques.

Cette rencontre avec Raïssa d’abord, puis avec nombre de “grandes amitiés” qui allaient se poursuivre au fil des années, devaient bouleverser son itinéraire intellectuel. Raïssa lui fait découvrir à son tour l’œuvre de St Thomas d’Aquin qui avait tant marqué son propre parcours philosophique : ils se convertissent ensemble au catholicisme.

Ils découvrent l’un et l’autre - peut-être l’un par l’autre - que “la vérité attire par la beauté des choses invisibles et immatérielles qui ne sont pas l’objet des sciences”.

Quelle plus belle définition d’un itinéraire spirituel dans la recherche du beau et du vrai, hors le “scientisme” contemporain qui, déjà, accaparait tout ! Nous sommes dans les années 20....

Quelle étonnante modernité de vision quand ils observaient déjà “ces jeunes, sortant instruits et intelligents de leurs études, mais sans confiance dans les idées - sinon comme en des instruments de rhétorique - et parfaitement désarmés pour les luttes de l’esprit et pour les conflits du monde”.

Du socialisme qui avait enflammé l’adolescent, Jacques Maritain fait un très passage dans l’Action Française qu’il quitte aussitôt. Et il publie, dans les années 20, un premier ouvrage “Primauté du Spirituel” qui était une première réflexion vers une conception de la démocratie.... au regard du thomisme. St Thomas d’Aquin était encore très présent dans cet itinéraire hors du commun. “Si nous devons renoncer à trouver un sens quelconque au mot vérité, à la distinction du bien et du mal, du juste et de l’injuste, il n’est plus possible de vivre humainement”.

Ah cette ardente soif, déjà partagée avec Bergson et sa “certitude spirituelle de la liberté de la personne”.... Soif qu’il fait partager à des personnalités aussi différentes que Jean Cocteau, Éric Satie ou encore Max Jacob : tous trois se convertiront d’ailleurs au catholicisme sous l’influence de ce couple hors du commun. Cela en dit long sur leur personnalité et leur force de rayonnement.

Et de proposer de “substituer au régime inhumain un autre de civilisation qui se caractériseraient par un humanisme intégral qui représenterait une nouvelle chrétienté”.

Nous sommes dans les années 30. Et de préciser longuement ensuite qu’il ne s’agit pas d’instituer une sorte d’intégrisme chrétien mais “quelque chose de temporel et de terrestre qui se rapporte à l’ordre, non de la religion, mais de la civilisation et de la culture”.

La démocratie chrétienne naît de cette définition d’un nouveau rapport entre l’homme et la société.

Pour en terminer avec l’homme lui-même, Jacques Maritain se rallie en 1940 à De Gaulle à Londres. Dès la Libération, celui-ci le nomme ambassadeur de France près la Saint-Siège où il se lie d’amitié avec un certain Cardinal Montini, le futur Paul VI...., qui le désigne ensuite pour recevoir, au nom de tous les intellectuels, le message de Vatican II. À la mort de sa femme, il se retire chez les Petits Frères de Foucault dont il prend l’habit jusque sa mort début 70.

CHEMINEMENT D’UNE PENSÉE JUSQU’À NOS JOURS

Il paraît étonnant que François BAYROU, s’adressant  (ndrl : nous sommes en 1999) à une assemblée de jeunes réunis sur une montagne isolée comme un désert pour faciliter leur réflexion, réanime cet “humanisme intégral” que l’on croyait voué aux oubliettes de la pensée humaine. C’est plus étonnant encore, depuis qu’un certain jour la démocratie chrétienne, identifiée sous le vocable “Chrétiens Démocrates Sociaux” (CDS) s’est empressé de gommer la référence chrétienne en la remplaçant par le terme plus commode de “centre”. L’on se souvient des débats animés d’alors sur la disparition de cette référence. Il est vrai que le chasseur des marchands du temple ne pouvait être considéré tout-à-fait comme étant un “centriste” très consensuel, et le goût du moment présent aidant....

Même si un article paru depuis dans le Figaro (ndlr : le 08/09.1999) semble vouloir apporter, de la part de François Bayrou, une certaine modération (sensibilité radicale oblige) dans cette redécouverte de la pensée de l’initiateur de la démocratie chrétienne : “réunir dans une formation politique seulement tels chrétiens qui se font du monde, de la société et de l’histoire moderne, une certaine philosophie, et tels non-chrétiens qui reconnaissent d’une manière plus ou moins complète le bien-fondé de cette philosophie”, ce message reste d’une modernité et d’une jeunesse confondante face au “libéro-capitalisme absolu” et un “socialisme dépassé”. La troisième voie tant recherchée au cours des générations.

C’est, qu’on l’admette ou non, un retour aux sources. Si nécessaire si l’on veut ne pas disparaître faute d’avoir ses propres repères.

D’autres que nous, pour avoir perdu leurs propres repères, le paient aujourd’hui fort cher : • le RPR, pour avoir oublié qu’il est l’héritier de valeurs millénaires, celles nées avec Charlemagne et prolongées au travers de nos rois, des Richelieu, Colbert, Mazarin, puis ensuite, après l’émergence de la démocratie, Napoléon, Clémenceau ou, enfin, De Gaulle (qui n’est que la plus récente figure emblématique incarnant ces valeurs), le RPR donc, pour avoir oublié que ces valeurs sont incompatibles avec celles d’un libéralisme effréné, a engendré la plus grave crise de son histoire et fait naître le courant de ceux qui ne s'y reconnaissaient plus • les tenants de la société libérale, en s’alliant avec le courant de l’ordre incarné par ce "gaullisme"-là, payent chèrement leur erreur d’avoir voulu confondre deux idéologies totalement incompatibles • les communistes, pour vouloir trop “fricoter” avec le pouvoir, et aller jusqu’à oublier la pensée des Marx ou Lénine, ont engendré  Arlette (ndlr : Laquiller) • et nul ne peut assurer que, demain, les héritiers de Jaurès ou Blum ne devront payer leurs concessions au mondialisme dominant.

Que nous-mêmes, héritiers de la pensée chrétienne, nous retrouvions nos valeurs fondatrices, quoi de plus salvateur, même si cela étonne.

Si je peux me permettre de livrer ici, pour conclure, un souvenir très personnel....

Cette résurgence imprévue de l’œuvre de Jacques Maritain dans le discours de ma famille politique, a trouvé en moi un écho très particulier, et pour cause. J’ai connu Jacques et Raïssa Maritain par la lecture et de ‘L”Humanisme Intégral”, pour l’un, et celle des “Grandes Amitiés” pour l’autre. Ces lectures m’avaient été recommandées, alors que j’étais étudiant encore, par un ami jésuite (ndlr : il s’agit du R.P. José Feder, auteur notamment du célébre premier missel français post-conciliaire) - dont j’étais l’élève mais, surtout, un interlocuteur privilégié lors de très longues soirées de discussion passionnées - ami jésuite donc qui m’en avait recommandé la lecture alors que, comme beaucoup de jeunes de ma génération, je faisais partie de ceux que le thomisme avait profondément imprégnés. Je m’étais même plongé ensuite dans la lecture - ô combien mystique - de St Jean de la Croix ! Craignant probablement que je ne m’enferme dans une rhétorique qui pouvait devenir stérile, cet ami jésuite m’a permis de découvrir, par la lecture des Maritains, le sens et la prodigieuse capacité de richesses que pouvait révéler l’action dans la vie sociale. Ce fut pour moi un pont salutaire entre une pensée qui m’habitait et un monde extérieur que je découvrais.

C’est de cette façon que je me suis retrouvé très tôt dans l’action publique...., jusque ce jour encore. Ainsi peut naître - éventuellement - une vocation politique....

François Bayrou a donc raison, s’adressant à ces jeunes réunis en université, de parler de Jacques Maritain et de cet ”humanisme intégral” : c’est une idée tellement jeune et moderne malgré le temps écoulé, depuis qu’une plume l’a couchée voici 60 ans sur le papier.

Comme tout ce qui relève de l’homme quand il retrouve ses sources et ses vraies racines.

(prononcé d’un exposé le 13 Septembre 1999)

François VAN DE VILLE