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mardi, 11 juillet 2006

À PROPOS DU SPORT ET L'OPINION

medium_Coupe.jpgÔ que la fête fut belle ! Non : que les fêtes furent belles, même si très successives ! La France vient de vivre des moments d’exception où, oubliant ses divergences et ses différences, qu’on soit indifférent ou non à la magie du sport, des masses entières furent unies dans un même enthousiasme et une même espérance. Même les pronostics, initialement fort défavorables n’ont pas arrêté la volonté de ces hommes de se transcender et de se surpasser. C’est un phénomène incompréhensible et difficile à imaginer hors du cadre sportif.

Jusqu’à cette déconcertante finale où tout fut entaché par un consternant acte de violence physique porté par celui qui passait pour être l’âme exemplaire de notre équipe. Réflexe de voyou de la part de celui qui passe pour n’en être pas un et ne l’est vraisemblablement pas. Et ce en réponse à une agression verbale provenant d’un adversaire bien connu de tous pour ses outrances en tout genre.

Peu importe ce qui s’est alors passé dans la tête de notre champion, peut-être surmené et au bout de sa fatigue : mais c’est précisément parce qu’il est un champion aux yeux de millions de supporters - et de jeunes en particulier - qu’il se devait d’être et de rester l’exemple des exemples. Il a failli. Il a succombé piteusement, à 34 ans, comme un simple gamin encore immature. Quels que soient les prétextes, justifiés ou non, c’est une faute impardonnable car elle est le pire exemple qu’on pouvait délivrer. Et quand on porte un nom aussi emblématique, quand reposent sur vous tant d’espoirs, quand on se fait payer des salaires en rapport - pas moins de 1,2 million d’€ par mois, soit 8 millions de F - on se doit de rester irréprochable. Il ne le fut pas. Il a défailli. C’est consternant !

Je ne m’attarderai donc pas sur ce qui ne fut qu’un aléa sportif.

J’observe pourtant, bien au-delà de ce malheureux épisode, qu’il est une spécificité particulière à la France : c’est celle de ne marcher, le plus souvent, qu’au moral.

Quand les choses vont mal, alors tout va mal. Et au moment où on aurait le plus besoin de tous pour redonner du “tonus” à notre équipe, c’est alors que tous deviennent défaitistes. (C’est un peu comme en politique !). Et ce jusqu’au moment où, comme une étincelle jaillie de nulle part, les choses vont soudain un peu mieux : alors, comme par miracle, l’optimisme resurgit et tout va bien.

Nous l’avons vu lors de cette compétition quand les premiers résultats ont été décevants. Quel déferlement de quolibets n’a-t’on pas lus ou entendus. Jusqu’au jour où, même face à un modeste adversaire, nous avons obtenu une première petite victoire : soudain, l’opinion a basculé et tout s’est emballé dans un délire contagieux.

Étonnante et déconcertante versatilité des opinions. Même les médias, oubliant ce qu’ils disaient quelques heures auparavant, nous ont alors sorti des manchettes dithyrambiques où les superlatifs se bousculaient. On a même lu que “si on ne soutenait pas nos joueurs, c’est qu’on n’était pas français” (!).

Désolé de contredire : on peut être français et s’intéresser à tout autre chose. Ce qui ne veut pas dire qu’on était indifférent à cet événement qui se déroulait un peu plus loin.

Moi-même, peu habitué à la fréquentation des stades, j’ai regardé ces compétitions avec un vrai plaisir. C’est un spectacle magnifique : il y a des talents incroyables, des rapports humains et du collectif. Un suspense à vous couper le souffle. C’est une vraie dramaturgie. Et on peut comprendre qu’on éprouve une grande sympathie envers ces acteurs qui vous éblouissent de leur talent et, cependant, semblent rester gens fort simples et modestes.

Mais tel ou tel joueur, aussi talentueux soit-il, n’est - comme le disait un commentateur que j’ai entendu par hasard - ni le Christ, ni Mozart, ni Pasteur ni même le Général De Gaulle. Il faut cesser de délirer. Et prétendre que toute la France doit être à l’unisson, c’est bien du pur délire.

Faut-il que nous soyons dans l’ère du vide et au plus profond d’un trou pour que notre dépression s’estompe sitôt venue la première victoire fut-elle modeste ?

C’est, à la fois, très rassurant mais aussi très inquiétant : rassurant parce qu’aucun thème moral, politique ou religieux ne mobilise autant sans être motivé par quelque fanatisme que ce soit. Mais c’est aussi inquiétant pour les mêmes raisons : parce qu’aucun thème moral, politique ou religieux ne parvient à mobiliser autant. C’est là le symptôme de l’ère du vide dans laquelle nous baignons.

Il y a - au sens pavlovien du terme - quelque chose de médiocre dans cette passion pour le sport. Non que le sport soit médiocre mais parce que, pour un grand nombre, le sport est la seule passion. C’est le seul moyen de les faire descendre dans la rue sans aucun mot d’ordre venu de qui que ce soit ni sans que ce soit tourné contre quiconque ou quelqu’autre idéologie. Oui, c’est à la fois rassurant et inquiétant.

Pourtant, ce n’est pas nouveau que des passions l’emportent sur d’autres intérêts. Ce qui se passe autour du sport est bien la négation de la thèse commune au marxisme et au libéralisme qui prétend que les hommes ne sont menés que par leurs seuls intérêts. Or, sauf dans les cas extrêmes, il faut constater que les gens choisissent plus souvent leurs passions que leurs intérêts. Et ce sont bien les passions qui unissent, plus qu’elles ne divisent. Et parce que le sport peut faire naître de telles passions, il faut donc le prendre dans le sens de sa symbolique.

Le sport a, par ailleurs, une magnifique dimension morale. C’est pourquoi on peut attendre de ceux qui en sont ses champions qu’ils soient irréprochables. Et plus grande peut être notre exigence à leur égard.

Le sport a aussi une dimension politique : il est clair qu’il réveille un patriotisme qu’on croyait souvent éteint depuis le désastreux Mai 68. Même s’il faut relativiser, quand, à chaque victoire de l’équipe de France, on voyait paraître sur certains balcons des drapeaux algériens, alors qu'ailleurs il y avait foisonnement de drapeaux tricolores : ici on saluait la victoire de la France ; là, celle des blacks-blancs-beurs.

Enfin, le sport a une dimension sociale : il sait aussi faire naître des communions spontanées dans chacune de nos rues ou de nos quartiers. C’est unique.

Et, contrairement à nos politiques, les joueurs ne courent pas pour obtenir les faveurs du peuple mais c’est le peuple qui court après ses joueurs pour faire corps avec eux.

Et quand on voit, hélas, des politiques essayer de se faufiler au milieu de ces joueurs pour récolter ici ou là quelques points dans les sondages, je trouve cela totalement minable.

Défaite ? Victoire ? Peu importe le résultat.

La vraie victoire, c’est celle de ce que le sport a pu transcender tout un peuple uni dans un même élan. Même si c’est au détriment d’autres enjeux.

Mais çà, c’est un autre sport.

mercredi, 28 juin 2006

À PROPOS DE MORALE D'ENTREPRISE

Il me revient souvent en mémoire le titre d'un essai, fort remarqué en son temps, écrit par celui qui fut longuement mon maître : je veux parler d'Octave Gélinier (*), disparu récemment. Cet essai était intitulé : "Morale de l'Entreprise et Destin de la Nation" (Plon 1965). Il reste toujours aujourdhui d'une étonnante actualité.

Le titre de cet essai me parait particulirement prémonitoire quand, aujourdhui, on voit tant "d'affaires défrayer la chronique et éclabousser jusqu'aux plus hautes sphères de l'Entreprise et de l'État. On peut parfois s'interroger sur ce qui reste de morale face à certains comportements que l'on observe.

medium_images.11.jpgJ'évoquerai, pour ouvrir, ce qui vient de se passer chez Vinci : Antoine Zacharias, son ex-Président, vient de voir le nouveau Conseil d'Administration de cette Société lui contester l'attribution de ses stock-options - soit 158 millions d'€ - somme considérable qui n'est pas un salaire mais qui s'ajoute celui-ci ! Nous reviendrons sur le détail un peu plus bas.

Comment ne pas éprouver une sorte de malaise quand nous touchons-là un domaine qui relève ou du scandale ou de l'obscénité ? La prétention de cet ex-dirigeant n'a, en effet, aucune signification, pas même monétaire, sauf la volonté de se constituer une véritable fortune.

Même s'il faut prendre bien garde de généraliser, quand on voit des grands patrons d'entreprises côtées au CAC 40, on pourrait s'imaginer que leur seule préoccupation est de faire ou voler des avions, ou de développer les ressources en eau ou en énergie, ou encore de lancer de grands chantiers structurants, etc..... Eh bien non : il semble que leur préoccupation première est de faire fortune, la plus importante et le plus vite possible.

Cela frise l'imposture et devient finalement insupportable.

Les exemples se succèdent :
• en 1999, Philippe Jaffré : c'était déjà 10 millions d'€ (plus ses stock-options"), salaire - a-t-on dit alors - de son incompétence à la tête d'Elf-Aquitaine, après qu'il ait pris soin de virer Loïc Le Floch-Prigent pour prendre sa place.
• en 2002, Jean-Marie Meissier, à la tête de Vivendi, passait pour un génie de la finance : sa sortie, ce fut 20,5 millions d'€, du moins à ce qu'il prétendait. Mais ses successeurs ont aussitôt réagi et gelé cette attribution.
• en 2003, Pierre Bilgé, à la tête d'Alstom, a reçu 5,1 millions d'€ en récompense de ses échecs. Mais à son crédit, il a eu l'élégance d'en rembourser une bonne partie. Exemple rare qui mérite d'être noté.
On peut aussi évoquer le cas de l'ex-PDG d'Aventis : 10 millions d'€, de Daniel Bernard (ex-Carrefour) : 9,5 millions d'€, plus une rente de 30 millions d'€, etc....

Pour en revenir au cas Zacharias chez Vinci, il faut reconnaître que si ses stock-options sont si élevés, c'est incontestablement en raison de sa réussite à la tête de cette entreprise. Mais cette réussite, si exceptionnelle soit-elle, est-elle celle d'un homme seul ? N'est-elle pas aussi celle d'innombrables cadres ou salariés qui ont contribué, par leur travail et leurs idées, à cet essor ? Et quand ceux-ci partent, pourquoi n'ont-ils pas droit, eux aussi, à quelques confortables indemnités ?

Mais, pour être tout-à-fait complet, Mr Zacharias ne se contente pas des seuls 158 millions d'€ de stock-options évoqués plus haut : il réclame en sus une indemnité de départ de 12,9 millions d'€, plus le paiement de 50% de son salaire (de 4,3 millions d'€) jusque le restant de sa vie, puis - cerise sur le gâteau ! - une prime de 8 millions d'€.... pour avoir obtenu la privatisation des autoroutes ASF.

Quand plus haut je vous parlais d'obscénité.... Cela tient tout autant de la cupidité et de la goinfrerie.

On peut, face un tel spectacle, comprendre la colère indignée de l'ensemble de la société française vis-à-vis de ces classes dirigeantes, même s'il serait imprudent de généraliser.

Après cependant avoir exposé ces faits, force est d'admettre que ce problème, qui n'est pas spécifiquement français, est et restera un problème difficile à régler : il est beaucoup moins simple qu'il n'y parait.

On peut très justement - au risque d'étonner, même si la question a déjà été posée - se demander si lier la rémunération des cadres ou des dirigeants au mérite est une bonne chose. Pourquoi ?

Si on en adopte le principe, il faut d'abord définir ce qu'est le mérite. Pas simple ! Puis l'étendre à tous les salariés, à quelqu'échelon qu'ils soient : sinon, on crée des distorsions qui deviennent vite sources de conflits. Dans l'éxécution de toute tâche, hors toute considération de compétences ou de qualification, y a-t-il moindre mérite d'éxcuter des tâches plus modestes ou moins en vue que certaines autres ? Le mérite n'est-il pas partout ? C'est un vrai débat de société.

Ensuite, à côté du mérite, on peut encore évoquer le talent : mais le talent n'est-il pas la chose la plus inégale du monde ? Il est une chance formidable, mais il est bien le contraire du mérite qui, lui, n'a rien à voir avec le talent. Rétribuer quelqu'un selon son talent, est donc inacceptable.

Il y a enfin la responsabilité exercée : mais a-t-elle quelque relation que ce soit avec le talent ?

Si donc vous voulez conjuguer le mérite avec le talent, puis encore le tout avec la responsabilité pour fixer la rémunration de tel ou tel, nous devons admettre l'immense difficulté de l'exercice. Et, comme cela arrive souvent dans de tels cas, c'est finalement la loi du marché qui prend le relais de cet imbroglio. Si untel fait gagner beaucoup d'argent à une collectivité, quelle qu'en soit le statut, c'est la loi du marché qui impose que sa rétribution s'en trouve rcompensée.

J'imagine déjà les critiques que je vais vraisemblablement susciter par cette approche qui va contre beaucoup d'idées reçues : on y verra de ma part une sorte de réquisitoire contre l'économie libérale. Mais affirmer que les rémunrations sont, fréquemment, sans aucune relation ni avec le mérite, ni avec le talent ou ni encore la responsabilité, me parait être une évidence.

On cherche en vain où peut donc se situer la "justice - celle tout court, à défaut de la justice sociale - dans cet écheveau d'une extraordinaire complexité. Et là où des régles simples ne peuvent être établies, les excès naissent aussitôt. L'économie libérale devient vite "amorale" (je n'ai pas dit immorale) quand c'est le marché qui, finalement, fait loi.

Mais, si je reviens sur le cas de Mr Zacharias, on ne comprend pas davantage où est la logique de cette loi du marché. Vaut-il sur le marché des affaires, même au niveau international, les 250 millions d'€ au total auxquels il prétend ? Tout le système, en cette circonstance, semble détraqué. Il arrive que le capitalisme triche et dérape, qu'il n'a pas de régles dès lors qu'il s'agit du salaire de ses dirigeants. Il y a imposture. Mais cela revient à dire qu'il n'y a pas de morale du tout.

Nous voici revenu à Gélinier.

(*) : Mr Gélinier m'avait fait le grand honneur de corriger très modestement, avant sa publication, l'épreuve d'un essai "La rentabilité d'entreprise face à la dynamique commerciale" (1968) que je venais de rédiger, publication aujourd'hui épuisée mais qui avait alors servi de support à de très nombreux colloques auxquels j'ai eu l'honneur de participer comme intervenant invité.

mardi, 16 mai 2006

À PROPOS du DEVOIR DE MÉMOIRE

Le 10 Mai 2001, la Loi Taubira a proclamé l’esclavage “crime contre l’Humanité”. Le Président de la République vient curieusement de décider que c’est chaque 10 Mai qu’on célébrera la mémoire de l’abolition de l’esclavage alors que l’Histoire nous enseigne que c’est le 27 Avril 1848 qu’il fut aboli en France par Victor Schoelcher. La mémoire sélective de Mr Chirac nous joue encore un de ces tours dont il est décidément le spécialiste.

Presque au même moment, des parlementaires turcs sont venus à Paris pour demander que l’Assemblée Nationale rejette une proposition de Loi réprimant toute négation du génocide arménien de 1915 et qu’on efface la mémoire de cet épouvantable crime de l’état ottoman.

On ne peut que rapprocher ces deux faits concomitants. Car, quelles que soient les thèses qui s’opposent à ce propos, force est bien de constater qu’en 1915 il y a eu plus d’un million d’arméniens massacrés par l’empire ottoman - et dans quelles horribles conditions ! - soit la moitié de cette population. Depuis, les turcs s’obstinent à vouloir ignorer cet ignoble “crime contre l’humanité”. Leur entêtement constitue l’un des obstacles majeurs à la (très hypothétique) entrée de la Turquie dans l’Union Européenne.
La question de fond qu’il faut se poser aujourd’hui est pourtant celle-ci : est-ce le rôle d’un Parlement d’écrire l’Histoire, de dire si, là, il y a eu “esclavage” et “crime contre l’humanité”, et, ici, (ce qui est pis), “génocide” et “crime d’état” ? Arrêtons cette confusion des rôles.

Nous multiplions déjà à souhait les devoirs de mémoire : pour exemple de ces seuls derniers jours, le 8 Mai, on célébrait la mémoire de la capitulation du nazisme allemand ; le 9 Mai, celle de l’acte fondateur de l’Europe. ; le 10 Mai, la mémoire de l’esclavage. Le 11, les fournisseurs de nos gerbes de fleurs commémoratives ont enfin pu souffler un peu....

Pourquoi les députés français doivent-ils donc délibérer pour écrire l’Histoire, quitte ensuite à se dédire, comme ce fut le cas récemment à propos de l’aspect positif de la colonisation qu’ils avaient précédemment reconnu ? Pourquoi encore aujourd’hui délibérer pour affirmer le génocide arménien ?

Et, parallèlement, les députés n’ont dénoncé ni le génocide cambodgien, ni celui rwandais où la France y a pourtant joué un rôle fort trouble ?

On tait aussi ces rivalités d’ethnies qui se mutilent et s’auto-détruisent. A-t-on réagi avec la vigueur qu’il fallait face à l’ethnocide bosniaque, ses camps de concentration ? On les a enfermés dans un pesant silence pour que la communauté internationale n’ait pas trop à se rappeler le souvenir d’autres funestes précédents.

Parle-t-on encore aujourd’hui avec la vigueur souhaitée de cet autre ethnocide assorti d’esclavage qui se poursuit au Soudan ?

On stigmatise aujourd’hui l’horreur de l’esclavage. Et pourtant, soit par pudeur ou encore par calculs géopolitiques, on tait encore ces centaines de millions d’esclaves toujours soumis de par le monde entier.

Quand, encore aujourd’hui, Mr Bouteflika se sert du passé algérien de la France pour escamoter les innombrables manquements aux droits de l’homme du gouvernement algérien, quelles protestations élevons-nous ?

Notre Parlement a parfois, lui aussi, la mémoire sélective. Si le sujet n’était si grave, on dirait que c’est du grand guignol.

On use un peu trop, à mon sens, du devoir de mémoire. On en a assez de ces discours qui finissent par devenir plus nuisibles que pédagogiques : on dénature notre passé, notre Histoire, l’immense œuvre civilisatrice de la France, sous prétexte que des pages de gloire ont pu avoir en contrepartie - et ce qui, dans le contexte d’alors, était inévitable - quelques pages plus sombres. Voici que nous devrions rougir et nous culpabiliser de notre œuvre et de celle de ces millions de français qui ont contribué à bâtir des nations et laisser à ceux qui leur ont succédé un héritage inestimable.

Arrêtons cette farce ! Même si nous avons un Président dont l’auto-flagellation tourne à l’obsession maladive.

Nous avons institué en France une société de culpabilité permanente. L’honneur de la France, et celui de la civilisation qu’elle a portée partout jusqu’aux antipodes, a toujours été de condamner tous les usages contraires aux droits de l’homme et pratiquées depuis l’antiquité partout dans le monde.

Pourquoi, aujourd’hui, devrions-nous nous couvrir la tête de cendres et nous réfugier dans ces commémorations maladives? Mr Chirac a même envoyé notre porte-avions Charles De Gaulle pour commémorer la défaite des armes de la France à Trafalgar ; et on a escamoté la célébration d’Austerlitz qui est l’un des plus beaux fleurons de toute notre Histoire quand nous allions porter vers des peuples opprimés à travers toute l’Europe les idéaux de la révolution française !

Mr Chirac a fait de la France un peuple honteux de lui-même.

Mais, fort souvent, nous instrumentalisons aussi la mémoire du passé pour.... mieux escamoter notre présent.

Puisque nous sommes ici sur le registre de l’esclavage, comment peut-on tolérer que partout dans le monde, et même chez nous en France - et jusqu’au cœur de nos cités - comment peut-on tolérer que des dizaines de millions de filles, de femmes ou de compagnes doivent subir l’esclavage de mâles dominants au nom de valeurs d’une religion qu’ils dévoient en interprétant ses édits comme cela les arrange ; de mâles qui enferment ces femmes depuis leur plus jeune âge dans les quatre murs de leurs maisons, de leurs appartements ou de leurs gourbis, leur interdisent tout contact, tout accès à la culture et à l’épanouissement de leur personne, les réduisent à l’état de sous-produits du genre humain ; à qui encore ils interdisent même de sortir sans être “tenues en laisse” par des mâles qui s’imposent à elles pour mieux les contrôler et les tiennent enfermées dans des tenues contraignantes, voire même dans des burkas pour n’en faire, dès leur plus jeune âge, que des ombres enveloppées de leur linceul ?

Face à cet esclavage-là qui se répand partout de par le monde et jusque sous nos yeux et devant nos portes, que faisons-nous? Quelle défense des droits de l’homme apportons-nous ? Eh bien, nous allons gravement sur nos monuments pour commémorer l’abolition de l’esclavage, célébrer la victoire des droits de l’homme.... et nous apportons nos gerbes de fleurs ! Quelle dérision !

Si le sujet n’était si grave, nous dirions encore que c’est du grand guignol.

Réveillons-nous. Sortons de ces hypocrisies complices. Brandissons avec force nos valeurs. Cessons de les mettre sous le boisseau de nos petits arrangements politiques.

samedi, 29 avril 2006

À PROPOS DE L'ÉCOLE MENACÉE

Voici quelques jours, non loin de Paris, un élève est délibérément entré dans une salle de classe pour y “tabasser” - sans justification réelle connue - une enseignante, accompagné, pour accomplir ce “fait d’armes”, d’un complice dont la mission était d’enregistrer cette agression - via son téléphone portable - et en faire ensuite la diffusion en réseau.

(Pas un élève présent dans la classe n’a porté secours à cette femme dont le reportage a fait entendre les cris ! Quels couards !).

On a appris, en cette circonstance, qu’outre l’étrange banalité de frapper désormais des enseignants, on a pris l’habitude de filmer ces actes “héroïques” pour les brandir ensuite comme un “haut fait” dont on pourra se glorifier à l’encan.

On découvre aussi par ailleurs cette récente épidémie qui se répand du “happy slapping” - joyeuses claques - qui consiste à gifler n’importe qui, rencontré au hasard, sous l’œil d’une mini-caméra pour en diffuser ensuite les édifiantes images. Idem aussi de filmer des viols collectifs de collégiennes !

On finit par attraper la “gueule de bois” de tant de déchaînements de violence qu’on banalise un peu trop facilement sans réagir vraiment comme il se devrait.
Je ne veux pas rebondir sur ce “fait divers” pour abonder sur un certain “sécuritarisme” qui tend à se développer ici et là ; mais pour tenter de réfléchir aux raisons et aux moyens d’éradiquer ce mal, hors ceux sécuritaires vers lesquels on se tourne souvent pour s’en protéger, sans les prévenir ni les guérir.

Pour en revenir à ce fait particulier, il faut souligner d’abord que c’est un acte délibéré, réfléchi, organisé et annoncé bien avant sa mise à éxécution. Il faut ensuite souligner qu’on s’en est pris à une femme. Ceci n’est pas nouveau : au fur et à mesure que les femmes se sont émancipées, elles sont devenues des cibles très prisées. Et le “droit” de battre les femmes en certains milieux fait aujourd’hui tâche d’huile dans les mentalités.

Ceci est insupportable et fait suite à cette sorte d’hypocrisie machiste qui prédominait il y a peu encore. Mais, dans le cas présent, c’est grave car on s’en prend ici à des enseignants : on agit dans l’école elle-même et devant de jeunes témoins qu’on édifie. Et ces faits ne cessent de croître.

Certains envisagent déjà la solution de “s’armer”, c’est--dire d’établir un “rapport de force”, d’organiser l’autodéfense. D’autres veulent avoir recours à la Loi qu’on renforcerait pour s’adapter à ces nouveaux développements. Enfin, d’autres encore veulent rétablir l’autorité :
• le “rapport de force” dans une école est tout-à-fait inconcevable : ce serait créer un cercle vicieux, ni vertueux ni exemplaire, ni davantage efficace. Et ce serait la négation même de toute pédagogie.
• la Loi ? La tradition de l’Université n’est pas de faire entrer la police et la Justice dans les établissements d’enseignement. Et ce précisément parce qu’il est estimé que le “savoir”, l’activité intellectuelle qu’on y développe, doivent échapper à cela. Et on en reviendrait vite à la case “rapport de force” évoquée plus haut.

Il reste donc l’autorité ; pas celle de la “chose jugée” mais celle de la “chose enseignée”.

Or c’est ce rapport-là que ces incidents sont en train de casser. On jette un mouchoir pudique sur ces faits : la droite parce qu’elle est actuellement aux responsabilités et la gauche parce que ça la gêne. Et on laisse faire sans bouger : cela nous conduit tout droit à une situation beaucoup plus grave et plus incontrôlable encore.

Il n’est pas exclu aujourd’hui de penser qu’au cours des débats qui précéderont l’élection présidentielle, le développement de telles agressions “physiques” et aveugles provoquera de nouveau un réflexe “sécuritaire”..., comme en 2002.

Il y a aussi un autre aspect tout autant préoccupant : c’est celui de la crise de recrutement des enseignants, conséquence normale de cette insécurité.

Chaque fois qu’un étudiant atteint un Bac+5 et le niveau de l’agrégation pour devenir professeur, il cherche aussitôt l’alternative d’échapper à sa désignation vers un établissement public dit “sensible” et se tourne plus volontiers vers l’enseignement privé. Et, dès aujourd’hui, dans certaines disciplines, on trouve des enseignants de niveau CAPES qui n’ont pas dépassé les 5 sur 20 à leurs examens. Il n’y a donc pas seulement dans certains cas une crise des vocations mais surtout une crise du niveau des enseignants.

Ce n’est pas jeter la pierre sur certains jeunes enseignants - au demeurant fort dévoués et dont on sait que certains finiront par se révéler fort performants - que de dénoncer une situation qu’ils connaissent bien. Et c’est ainsi que ce sont surtout de très jeunes enseignants que l’on trouve “confrontés” aux élèves des classes “sensibles”, les autres plus âgés ou plus expérimentés ayant fait valoir leurs droits d’être en poste sur des sites moins exposés aux dangers.

Le rapport “autorité-élèves” ne peut donc qu’en être dégradé.

Face à cette évolution, un nouveau débat risque donc de s’amorcer : • la droite va dire : “nous vivons désormais chez les sauvages” • la gauche va vouloir dénoncer avec force “l’illusion sécuritaire”.

Tant l’une que l’autre ont des attitudes hypocrites.

La question n’est plus de savoir quel degré de sévérité il faudrait pouvoir appliquer à ces nouveaux délinquants. (Dans le cas présent, l’agresseur avait d’abord été arrêté puis aussitôt relâché ; et il a fallu que la presse s’empare du fait pour qu’on l’arrête de nouveau ! La Justice, ici, n’a agi que.... sous la pression des journaux !).

Ce qui est en cause, c’est qu’il n’y a pas condamnation unanime de ces faits : il fut un temps - pas si lointain - où de tels faits auraient fait fondre sur ces délinquants l’opprobre générale. Or aujourd’hui, on trouve des “psy” fort savants qui tentent d’expliquer que ces voyous sont eux-mêmes des “victimes” de la société. On trouve aussi des parents qui deviennent les “avocats” de leur progéniture, même lorsque celle-ci se conduit en parfaits voyous ou délinquants (et peut-être aussi pour tenter de masquer leur propre déficience éducative). Et on trouve même des juges laxistes....

On assiste donc à la destruction de l’école. La société tout entière porte là une grave responsabilité : à force de passivité ou de volonté de rester sourde et aveugle devant de tels faits (c’est plus confortable !), c’est notre société qui est devenue malade. Et quand on entend des gens dire, à propos des professeurs qu’on envoie ainsi au “casse-pipe” : “ce sont les risques du métier (!)”, ce ne sont pas les risques du métier qui sont en cause mais la lente et sure destruction du métier lui-même.

Il faut savoir si on veut qu’il y ait encore, demain en France, une école de la République, celle où on pourra y enseigner les valeurs de Liberté, d’Égalité et de Fraternité.

Là est la question.

lundi, 24 avril 2006

À PROPOS DU DANGER

Après le calamiteux épisode du CPE, on pouvait croire que le fil des choses a repris chez nous son cours normal, ou plutôt que, pendant un an, il ne se passerait plus grand'chose, sauf que de suivre les sondages successifs qui nous promettent déjà que....

Je ne suis pourtant pas sur que les mois à venir soient tout-à-fait ce "long fleuve tranquille".

Avez-vous entendu parler de Mahmoud Ahmadinejad ? Retenez bien ce nom : il risque fort de vous devenir familier, tout comme le fut, en son temps, le nom d’Adolf Hitler pour une multitude qui connaissait à peine son nom avant qu’il ne mette notre continent à feu et à sang.

Je lisais tout récemment qu’il n’y a pas eu, depuis plusieurs siècles, d’homme plus efficace pour la propagation de la religion chiite que G.W. Bush. Et chaque jour qui passe montre en effet que c’est son invasion de l’Irak qui a donné aux iraniens des ambitions et des moyens nouveaux de propager le chiisme.

Il y a peu de décennies, le pays leader du monde arabo-musulman était l’Égypte. Aujourd’hui, c’est incontestablement l’Iran : elle a, d’une part, du pétrole et, d’autre part, elle possédera bientôt l’arme nucléaire. Et Mahmoud Ahmadinejad, l’actuel président iranien, est un fou d’Allah, prêt, en son nom, à mettre à feu et à sang une grande partie du monde.

Autant les USA, avant l’invasion de l’Irak, se posaient des questions qui n’existaient pas - on ne sait toujours pas aujourd’hui pourquoi ils ont attaqué l’Irak car il n’y avait aucune raison rationnelle de le faire - autant le conflit qui s’ouvre entre l’Iran et le monde occidental, par USA interposés, est un vrai problème, infiniment plus grave et préoccupant que ne l’a jamais été l’Irak : c’est la première fois en effet que vont s’opposer deux parties belligérantes disposant chacune de l’arme nucléaire. Cela risque fort de n’être pas qu’une guerre locale et porte en soi les germes d’une déflagration mondiale.

Du point de vue iranien, les choses s’expliquent assez bien : il y a, d’une part, la capacité d’expansion de l’Iran qui est une grande puissance - elle l’était déjà à l’époque du Shah - forte de ses capacités énergétiques ; mais, d’autre part, du point de vue défensif, l’Iran considère que, puisque les USA ont fermé les yeux sur des pays comme l’Inde ou le Pakistan qui se sont armés nucléairement (quand ils ne les ont pas aidés pour ce faire), et qu’ils ont encouragé Israël à en faire de même, pourquoi pas eux ? L’Iran, qui se veut être le pays leader de cette région, veut se doter des mêmes moyens, nucléaires compris.

On voit bien que la logique du Traité de non-prolifération des armes nucléaires a été bousculée par les USA eux-mêmes. Et on perçoit dès à présent le danger de cette prolifération, surtout de la part d’un pays comme l’Iran qui proclame que son objectif est l’anéantissement de l’État d’Israël. Au nom d’Allah.

C’est un danger énorme. Et nos petites chamailleries politiciennes franco-françaises que nous affectionnons tant risquent fort de devenir “roupie de sansonnet” à côté de ce danger qui nous menace tous. Les tensions sur nos approvisionnements pétroliers et leurs cours ne sont que d’infimes prémices à ce qui risque fort de nous attendre, à savoir notre étranglement économique et énergétique.

On estime de plus en plus généralement que la montée de l’islamisme est comparable à la montée du nazisme et que c’est là le phénomène le plus inquiétant depuis les années 30. Mais, pendant ce temps en France, on nous rabâche les oreilles des dangers des OGM, du CPE ou de l’énergie nucléaire ! Il y a quelque chose de délirant dans notre débat politique d’aujourd’hui et les mouvements sociaux qui l’agitent.

C’est là qu’on s’aperçoit que nos petites querelles sont ridicules. On ne regarde que notre nombril ; alors que, si on voulait établir une hiérarchie des peurs - celles qui sont légitimes et celles qui le sont moins - la question iranienne devrait être mille fois au-dessus de toutes les autres. Un peu comme en France en 1936 on ne se préoccupait pas d’Hitler mais du droit aux congés payés !

Pour peut-être atténuer ce danger dans les esprits, il s’en trouve pour affirmer que l’Iran ne cherche après tout qu’à devenir la première puissance du Moyen-Orient face à l’Irak - si celle-ci finit un jour par se relever de ses déchirements religieux et ethniques - et imposer sa volonté face à Israël. Ce qui n’est déjà pas rien.

D’autres, par contre, avancent non sans raison, l’hypothèse que l’Iran veut, au nom d’Allah et du fanatisme chiite, affronter l’Occident tout entier et en exterminer le camp dont l’avant-poste est Israël, l’allié des USA, et quelques émirats ou autres royaumes affiliés à cette alliance.

Et la France, aux yeux des iraniens, fait partie du lot car c’est un pays laïc, anti-communautariste et républicain, donc un pays “aux mains de Satan” ; mais aussi un pays méditerranéen à leur portée et une entrée idéale vers l'opulente Europe. Nous sommes en première ligne ou, du moins, juste derrière les avant-postes.

Face à ce qui pourrait paraître pessimisme spéculatif, on trouve toujours en face des gouvernants pour jouer les “docteurs tant mieux”, ce qui arrange bien leurs petites affaires. Mais que ce conflit se limite ou non au Moyen-Orient, les conséquences mondiales seront à terme identiques.

Le chiisme, quoique minoritaire dans le monde arabo-musulman, est maintenant devenu une importante réalité. Au début, on croyait qu’il était surtout cantonné en Iran : on voit maintenant qu’il est majoritaire en Irak, fort présent en Syrie et fait tâche d’huile dans d’autres nombreux pays, musulmans ou non, sous couvert d'intégrisme.

Quels sont les moyens de réaction de l’Occident ? Plutôt limités ! D’abord G.W. Bush a agité à tort en Irak le joker militaire dans un pays où cela était inutile. Parfaite absurdité ! Au-delà, les sanctions possibles sont rendues très aléatoires en raison des fortes réticences de la Chine et de la Russie. Une intervention américaine est politiquement impensable, ne serait-ce que pour des raisons internes aux USA. Certains pensent aussi à une intervention d’Israël : c’est militairement possible, mais politiquement difficile. Et l’Occident ayant arrêté de financer l’État palestinien, l’Iran a pris le relais et le Hamas est devenu une arme de guerre supplémentaire face à Israël, une sorte d’avant-poste de l’Iran à portée de fusil de Jérusalem ou Tel-Aviv. Ce qui aggrave le conflit.

L’Occident est donc sans moyens réels de riposte et rien ne peut arrêter aujourd’hui la montée en puissance de l’Iran.

Alors, en France, si la campagne présidentielle s’ouvre dans ces conditions, les attributs des candidats seront vus sous un tout autre jour que celui actuel. Et une candidate comme Mme Royal risque fort d’en faire les frais : ce n’est plus en parlant de la famille ou des enfants, ni des OGM ou du CPE qu’on fera pencher la balance, mais en développant une véritable vision géopolitique mondiale. La France se tournera alors vers un candidat apte à mener le combat contre ce danger.

La politique est décidément un art tout-à-fait imprévisible.

mardi, 18 avril 2006

À PROPOS DE DÉGÂTS...

Après 3 mois de crise suivie de l’enterrement du CPE, quand on pose aujourd’hui la question : “la droite peut-elle se remettre de ce désastre politique ?”, la réponse la plus fréquente est “non !”.

Ô, rien n’est tout-à-fait rendu impossible ; mais tout s’est terriblement compliqué. L’idée même de “rupture” d’avec le radical-socialisme de Chirac - rupture préconisée par certains dans une stratégie de conquête du pouvoir - cette idée-là a déjà pris un sacré “coup de vieux”.

Cette stratégie n’était pourtant pas totalement incohérente : elle aboutissait à un possible autre exercice du pouvoir tout en introduisant une certaine dose de libéralisme pour mieux nous adapter à la compétition mondiale à laquelle nos partenaires comme nous-mêmes sommes tous confrontés. Or la crise que nous venons de traverser révèle que les français sont viscéralement allergiques à toute réforme contenant la moindre dose de libéralisme : ils veulent bien des réformes, mais surtout pas de celles-là.

En plus, la France semble être frappée aujourd’hui par une sorte d’anarchie : anarchie car il n’y a plus de Loi, ni pour l’opposition qui a mené campagne contr’elle dans la rue, ni pour Mr Chirac qui promulgue une Loi et dit aussitôt qu’il ne faut pas qu’elle soit appliquée, ni pour le gouvernement qui est dépossédé de l’initiative des Lois, ni pour l’Assemblée Nationale qui est désavouée tant par sa majorité que par son opposition. En plus, cette anarchie-là n’apporte aucune réponse aux problèmes de notre temps : elle n’est, en fait, qu’une anarchie “petite bourgeoise” conduisant au conservatisme le plus stérile.

Si donc il n’y a plus de Loi qu’on puisse faire respecter, comment peut-on réformer quoique ce soit ? Il y a incompatibilité. La situation française est devenue ubuesque.

On peut évoquer les erreurs de Mr De Villepin - et il en a faites d’énormes en matière de stratégie du pouvoir - mais il ne faut pas que cela cache cette allergie fondamentale qui a été la vraie cause de la crise.

Pour le futur gouvernement issu des urnes de 2007, qu’il soit de gauche ou de droite, c’est et ce sera le plus gros problème qui se posera à lui. Et nos partenaires économiques qui nous observent d’un œil critique ou amusé, outre qu’ils ne comprennent rien à ces combats d’arrière-garde, ils se moquent totalement de ces utopistes en herbe qui agitent actuellement nos universités, désordonnent nos rues et ignorent tout des réalités et exigences de l’économie mondiale.

Si on observe par ailleurs ce qui se passe encore aujourd’hui, on entend les jeunes dire “on n’est pas des militants anti-CPE mais des militants anti-mondialisation ou anticapitalistes”. Restons honnêtes : quand on a fait deux mois de grève et qu’on s’est quand même bien amusé, ça crée des liens. C’est un apprentissage politique - voire aussi parfois de la vie amoureuse - et la perpective de retourner en cours ou passer des examens n’est pas spécialement réjouissante. Pourquoi donc s’arrêter si vite ?

Mais il faut dire que lorsqu’on présente aujourd’hui l’abandon du CPE comme une victoire des jeunes, ON MENT outrageusement : c’est en vérité leur plus grand échec. On présente comme un remède ces nouveaux emplois aidés alors qu’ils sont la cause même du mal dont nous souffrons. Cette “victoire” n’est qu’un retour au “statu quo ante”. C’est le triomphe du conservatisme, celui-là même qui nous a conduits là où nous sommes aujourd’hui.

Le CPE n’a donc été qu’un prétexte. Les étudiants qui ont voulu manifester (certains et pas tous de très loin s’en faut !) l’ont fait pour manifester leur inquiétude par rapport à une possible précarité même si celle-ci n’avait rien de systématique, surtout pour les futurs diplômés. Mais il faut remarquer que les principaux bénéficiaires potentiels du CPE - c’est-à-dire les chômeurs, ceux qui vivent déjà la précarité au quotidien - eux n’ont pas manifesté. Pour les étudiants, ce n’était qu’une hypothèse potentielle ; pour les chômeurs, le CPE était un espoir. La distinction est de taille. Le réflexe n’a pas été le même ici et là.

L’un des côtés positifs que l’on peut pourtant tirer de cette crise a été le débat qui s’est ouvert sur la flexibilité, ce qui n'avait jamais été fait jusqu’ici. Il faut que ce débat soit poursuivi

Autre côté positif est aussi celui de l’urgente nécessité qui s’est fait jour de la constitution d’un corps intermédiaire entre le pouvoir d’en-haut et le citoyen. Ce corps aurait du être celui des syndicats qui ont retrouvé pour quelques jours une unité inespérée. Mais comment pouvaient-ils être ce corps quand 7 syndicats se partagent moins de 10% des salariés affiliés.
Nos syndicats ne représentent rien, ou presque. C’est une des graves lacunes de notre démocratie. Et cette absence de corps intermédiaire nous a valu le relais des braillards qui, eux, ne représentaient qu’eux-mêmes. Et c’est cette cohorte débraillée qui, à force de vociférations, a fait fléchir l’État et sa Loi. Pitoyable !

Pourtant la grande majorité des 60 millions de français ne se sentent représentés ni par ces braillards ou autres rêveurs qui veulent refaire le monde à leur façon, ni par les Thibault ou autre Chéréque qui ne savent que se réfugier dans leur immobilisme stérile, ni par un Chirac qui est un formidable candidat quand il est en campagne électorale mais qui oublie aussitôt ses promesses une fois élu. Son programme électoral n’était-il pas de “réduire la fracture sociale” ? Jamais, après 12 ans d’exercice, elle n’a été aussi béante. Jamais la France n’a été si mal. En plus, elle vit maintenant une crise de légitimité sans précédent. Dans quel désastre avons-nous été conduits ?

Et celui-là même dont la fonction était de préserver cette légitimité est celui qui a bafoué la Loi et ses règles constitutionnelles. Son dernier mauvais coup porté à nos institutions a été le coup de grâce de la Vème République, celle-là même initiée par le Général De Gaulle et qui n’était pourtant pas totalement dépourvue de qualités.

Quand, à la tête de l’État, il est devenu possible de bafouer ainsi nos institutions, ce n’est pas seulement la tête qu’il faut changer : ce sont les institutions elles-mêmes qu’il faut mettre à l’abri de telles mauvaises actions contre la démocratie.

Je ne suis personnellement pas un partisan des Constitutions et des Républiques dont on collectionnerait les numéros les uns derrière les autres. Je reste admiratif de ces grandes démocraties qui n’en ont pas changé un mot depuis des siècles. Mais, après l’usage qui en a été fait en France, je n’hésite plus à dire que la Vème République a désormais vécu : elle est agonisante sous les coups qu’on lui a portés. Nous sommes contraints d’en fonder une autre.

C’est un autre défi pour la France si elle veut relever les ruines dont on l’a couverte. Tout est à rebâtir, pour faire renaître une autre espérance.

Mais avec d’autres responsables que ceux qui nous ont menés là où nous sommes aujourd’hui.

dimanche, 12 mars 2006

À PROPOS DU CPE

Dès lors qu’en France on veut bousculer les rigidités qui bloquent les mécanismes de notre Société, force est de constater qu’il n’est pas facile d’être un responsable politique. (On peut parfois se demander si, pour durer, il n’est pas préférable pour le politique de ne plus rien entreprendre)

Le jour même où l’Assemblée Nationale adoptait la Loi “pour l’égalité des chances” - incluant à la fois de très bonnes dispositions mais aussi le très controversé CPE - on a aussitôt entendu s’élever des voix issues de la majorité - De Charette, Devedjan et autres sarkozystes - pour demander qu’on gèle cette Loi adoptée quelques heures auparavant.

Le CPE est ainsi parvenu à fissurer la famille UMP, l’UDF ayant, elle, résolument voté contre parce qu’on ne lui en laissait pas le choix.

C’est une première dans cette législature.

Voici donc le Premier Ministre, dont on vantait tant les mérites il y a un mois encore, placé aujourd'hui dans la spirale du recul. Sera-t’il entraîné ensuite au renoncement ? Seul l’avenir nous le dira.

Mr De Villepin est en première ligne car il a voulu porter seul ce projet d’un bout à l’autre : certains ministres, dont Mr Borloo, l’avaient pourtant mis en garde, et même le Medef !. Il n’y avait pas que la gauche pour être critique !

Il arrive aujourd’hui à Mr De Villepin ce qu’on pourrait appeler le “syndrome Juppé” : il a voulu être tous les ministres à la fois. Ensuite, il n’a pas perçu la différence de perception possible entre le précédent contrat - le CNE qui a été un succès car il s’adressait aux petites entreprises et concernait toutes les tranches de populations sans cible spécifique - et le nouveau contrat (CPE) dont la seule cible était les jeunes.

La prudence la plus élémentaire, surtout quand on touche au droit du travail, aurait été qu’on procède autrement que par le biais d’un 49-3 sans aucune concertation préalable, sans débat et sans amendements possibles pour améliorer le projet initial. On a muselé le dialogue, tout comme le Parlement (c’est devenu une habitude !), sous le faux prétexte d’une urgence dont on peut se demander l’utilité quand on voit le désordre qu’elle a engendré.

On se souvient pourtant des précédents du même ordre qui, tous, ont tourné au désavantage des gouvernements en place.

Mr De Villepin a ainsi fourni à la gauche des conquêtes qu’elle n’espérait pas : syndicats, jeunes, étudiants. Il a même ressoudé les partis de gauche qui, jusque là, ne cessaient de s’entre-déchirer.

Un mot a surgi dans tout ce débat : le mot “précarité”. Mot désagréable à entendre tant il sous-tend de drames en puissance.

On se souvient qu’aux dernières législatives, la droite l’a emporté autour d’un autre mot : “sécurité” qui répondait à un besoin profond. On pourrait voir demain la gauche exploiter le mot “précarité” comme thème porteur de campagne. Danger !

On entend, ici et là, chez les jeunes réclamer la “garantie” de l’emploi avec, à la clef, la généralisation du CDI. C’est là une profonde méconnaissance de l’état actuel du monde et de l’économie.

La précarité de l’emploi n’est pas le propre des jeunes : elle concerne tous ceux qui ont un emploi, y compris les employeurs eux-mêmes.

Nous vivons dans un monde en pleine révolution technologique et où l’émergence de nouvelles zones de croissance bouscule les situations acquises, même celles qu’on croyait les mieux établies. Nous sommes dans un monde de remise en question permanente de la vie même des entreprises. La mondialisation est bien là, avec ses chances et ses douleurs. On peut, comme Don Quichotte, la combattre. Tout comme “on peut aussi en tirer le meilleur, notamment en libérant les initiatives”. (Michel Kempinski).

Le CDI, qui se veut garantir l’emploi de façon illimitée, devient de plus en plus un vestige du passé : sont en effet de plus en plus rares les entreprises qui peuvent savoir si le marché qui porte aujourd’hui leur activité leur donnera encore droit de vie dans 2, 3 ou 5 ans. Il est d’ailleurs significatif que la Cour de Cassation, dans un arrêt du 11 Janvier 2006, donne désormais aux entreprises le droit de licencier pour “motifs économiques” avant même qu’une crise ne vienne les frapper.

Il ne restera bientôt plus que le statut hyper-privilégié de la fonction publique - ou presque - pour “garantir” l’emploi comme certains le conçoivent encore aujourd’hui.

Au travers du débat qui agite les uns et les autres, nous constatons de plus en plus l’inadéquation de notre système scolaire avec la vie réelle, celle qui attend les élèves à la fin de leurs études.

Il est devenu urgent d’expliquer aux jeunes, dès leur scolarité, la fonction et le fonctionnement des entreprises sur un marché de plus en plus instable. Et de renvoyer à leurs fantasmes ceux qui voudraient isoler l’école du monde réel de l’entreprise, de sa fragilité et de ses exigences face à l’émergence de nouveaux concurrents.

Sur le fond, il fallait donc bien dépoussiérer l’actuel Code du Travail qui est devenu une totale absurdité face aux réalités. Mais, pour cela, fallait-il ajouter d’autres nouveaux contrats se superposant les uns aux autres pour faire de notre droit social un écheveau quasi inextricable ? Tout ce qui a été entrepris depuis 20 ans en matière d’aménagements de ce droit, que ce soit tant par la gauche que par la droite, n’a pas permis pour autant d’alléger le chômage des moins de 26 ans.

La vraie réponse est bien dans le fruit du travail, de l’énergie créatrice et audacieuse, pas dans les blocages réglementaires, et encore moins dans les subventions, assistances ou autres allocations pour soutenir artificiellement la consommation : archaïques méthodes d’une gauche toujours aussi aride d’imagination. C’est là, et pas dans les réglementations, que réside la clef de la croissance.

La réponse à ce problème ne peut donc résider dans la destruction de la valeur du travail, dans ces discours dominés par le “partage du travail”, la “réduction du temps du travail” : on mesure aujourd’hui le désastre des 35 heures en matière de perte de compétitivité, d’emplois induits et autres délocalisations. Et aussi en matière d’aggravation suicidaire de notre endettement.

On a aussi, dans notre système scolaire, et fort imprudemment, fait disparaître tout ce qui pouvait stimuler l’envie de travailler et de réussir. Et on a encore incrusté dans les mentalités “pourquoi travailler quand on peut gagner autant par des allocations ?” (les plus diverses).

Nous avons aujourd’hui de plus en plus besoin d’une société où l’on remet en valeur la notion de conquête de marchés, celle du travail et de responsabilité citoyenne. C’est une urgente nécessité, une “ardente obligation”.

La garantie de l’emploi par la voie de réglementations rigides est aujourd’hui stérile et vidée de sens.

Revenons vite aux réalités du monde où nous vivons, même si elles sont inconfortables et sont un combat permanent.

L’emploi est une conquête : pas un droit.

dimanche, 05 mars 2006

À PROPOS DE L'AMOUR

Voilà un titre quelque peu accrocheur et qui risque de décontenancer certains quand ils sauront que je veux parler ici de la première encyclique de BenoÎt XVI “Deus Caritas est” (“Dieu est amour”) et dans laquelle celui-ci veut se réapproprier le mot “Amour”.

Je me souviens que, peu après le décès de Jean-Paul II et l’élection de Joseph Ratzinger, certains de mes proches me faisaient part de leur déception ; et moi de leur répondre (je ne sais sous l’effet de quelle intuition) : “Je pense que ce Pape-là risque fort de nous surprendre”.

Eh bien, à la lecture de cette encyclique, on n’est pas déçu.

Pourtant ce texte est passé presque totalement inaperçu dans la presse française (à part “Le Monde”) : on ne sait pas pourquoi.

Ou plutôt si : le Pape ne parle ici ni de la “capote”, ni de l’avortement, ni de l’homosexualité, etc... : il ne parle que d’amour. On aurait pu croire que cela aurait été remarqué car cela nous change du caractère souvent autoritaire, conservateur ou réactionnaire de ce genre de document. Or ce Pape nous parle de l’Amour de façon extrêmement positive et non plus en matière ou sous forme de nouveaux interdits. (Peut-être estime-t’il que dans ce domaine tout a déjà été dit ?). Est-ce donc parce que ce document n’a plus l’odeur du “scandale”, que cette encyclique manque de “peps”, que la presse s’en est tant désintéressé ? On pourrait le croire.

“Parlez-moi d’amour”..., si on osait se permettre. C’est une belle encyclique ; même si dire que “Dieu est Amour” est une banalité. On pourrait souhaiter, dans le monde actuel où nous vivons, que cela soit dit dans toutes les religions. Et de lire que “dans un monde on l’on associe parfois la vengeance au nom de Dieu, ou même le devoir de la haine ou de la violence....” voilà un message qui a une grande actualité.

Rappeler que les religions ne sont pas des instruments à dresser les individus les uns contre les autres : c’est peut-être encore une banalité, mais une banalité qui a une force extraordinaire dans le monde d’aujourd’hui où l’on voit ce déchaînement inouï de haines au nom de Dieu ou de la religion.

À la différence de tous ses prédécesseurs, ce Pape s’efforce - et non sans réussite - de réhabiliter l’amour humain - ”Éros” - avec l’Amour spirituel - “Agapê”.

Ce qui est convaincant et très fort dans cette encyclique, c’est qu’il explique pourquoi Dieu est Amour. Et de rappeler que le Dieu des chrétiens n’est pas une idée spirituelle, c’est une personne. L’Amour de Dieu est un amour personnel dans les deux sens : l’Amour de Dieu pour une personne et l’amour des personnes pour Dieu qui est lui-même une personne.

À partir de ce rappel, Benoît XVI affirme qu’il n’y a pas de contradiction entre amour humain et amour spirituel. Il fustige même tout amour humain qui serait sans amour spirituel, et l’amour spirituel sans amour humain. C’est quelque chose de profondément nouveau. Inimaginable il y a peu !

Cette encyclique commence d’ailleurs dans une atmosphère curieuse : il est expliqué que la religion chrétienne ne sait pas parler d’amour, qu’elle méprise la chair, qu’elle méprise “Éros”, l’amour charnel, l’amour physique.

Il expose aussi qu’il y a toujours eu dans la tradition de l’Église un rejet, voire un mépris, de la sexualité. (C’est le Pape qui le dit !) Et d’expliquer que la raison de ce rejet est fondée sur ce que l’amour des créatures pouvait détourner de l’amour du Créateur. Et de poursuivre que l’amour-passion était considéré comme un amour qui attacherait l’homme à des créatures mortelles, ce qui exposait ensuite chacun à beaucoup de souffrances.

Nous étions alors en pleine philosophie bouddhiste : ne pas s’attacher à quelqu’un et ne pas laisser quelqu’un s’attacher à soi. Et ce parce que nous sommes mortels et que c’était donc condamner l’autre à une cruelle déception.

Pour ces raisons, une tradition de l’Église s’est donc établie : il y a eu dépréciation de la sexualité et de l’amour physique. Et ce que veut démontrer Benoît XVI, c’est que cette tradition n’est pas la totalité du message chrétien : celui-ci dit en effet quelque chose de plus - ce que St Augustin appelle “l’amour en Dieu” - l’amour des humains à l’intérieur de cette espèce de colonne de spiritualité qu’est la croyance en Dieu et qui est spécifique de la religion chrétienne. Et de rappeler que la résurrection après la mort, comme la résurrection du Christ, elle se fera avec les corps, et pas seulement avec les âmes. Et on retrouvera alors les gens qu’on aime avec le visage qu’on a aimé. C’est ce qui différencie la religion chrétienne d’avec les autres religions, juive, musulmane, ou encore l’athéisme.

Et de démontrer ensuite comment la philosophie chrétienne de l’amour doit précisément réconcilier “Éros” avec “Agapê”. En rejetant la chair, on a oublié que celle-ci est le pivot du salut : les chrétiens croient en Dieu qui est le créateur de la chair ; ils croient au Verbe fait chair (le Christ) pour racheter la chair ; ils croient en la résurrection de cette chair qui est celle d’ici et de maintenant.

Le christianisme ne peut donc, selon le Pape, être le mépris de la chair, ni de la sexualité.

Benoît XVI émet, à l’intention de tous les humains - croyants ou non - une très belle philosophie de l’amour. Il se bat contre la longue division existante entre l’amour des hommes et l’amour de Dieu.

Comme l’affirmait Pascal, nous ne connaissons et nous n’aimons Dieu qu’à travers le Christ ; mais nous ne connaissons le Christ qu’à travers les hommes. C’est une sorte de filière de l’amour.

Par cette première encyclique, Benoît XVI prend tout le peuple chrétien à contre-pied. On attendait un Pape non seulement conservateur - comme l’était Jean-Paul II - mais aussi un Pape réactionnaire. Et voici qu’on trouve un Pape largement ouvert au monde d’aujourd’hui et qui s’efforce de revenir aux origines du christianisme. C’est en soi un événement de grande portée.

Ce qui est aussi nouveau dans ce document est que l’on y retrouve le souffle de St Augustin dans ses “Confessions”. Benoît XVI se montre plus “augustinien” que Jean-Paul II qui, lui, était davantage “thomiste”. Ce sont deux philosophies non antagonistes mais de sensibilités différentes, l’une s’apparentant plus à Aristote, l’autre à Platon.

Pour conclure, enfin, le Pape prend le contre-pied de la pensée dominante quand il définit les rapports entre la Justice et la Charité. C’est un puissant plaidoyer pour que l’État soit au service de la Justice - qui est la “mesure de toute politique” - la Charité n’étant pas une “sorte d’assistance sociale” mais le complément de la Justice.

Cette encyclique est, on le voit, un document majeur adressé à tous les humains, croyants ou non.

Ce Pape prend une surprenante dimension qu’on ne lui soupçonnait pas. Après la disparition de l’immense Jean-Paul II.

cf : Voir aussi le Billet du 28.04.2005 : "À propos de conservatisme et progressisme" Cliquez ici

dimanche, 26 février 2006

À PROPOS DES NOUVEAUX BARBARES

Ici, près de chez nous, un jeune homme a été torturé à mort et sans qu’on sache bien encore pourquoi. J’y reviendrai plus loin.

Là-bas, dans une île réputée paradisiaque, c’est un gendarme français, gravement accidenté, qu’on laisse agoniser sur une route sous les sarcasmes d’une foule haineuse qui refuse qu’on lui porte secours ; et qui salue ensuite sa mort par un victorieux : “on a eu” un blanc.

Des nouveaux barbares sont bien arrivés chez nous.

Face à tant de cruautés, quel aveu d’échec s’impose à nous ! Nous nous croyions jusqu’ici capables d’inculquer partout autour de nous nos propres valeurs. Quelle gifle !

Pour autant, sommes-nous en mesure de faire front à tant d’horreurs ? Et, pour ce faire, sommes-nous nous-mêmes encore suffisamment imprégnés de ces valeurs ? N’y avons-nous pas déjà renoncé, enfermés que nous sommes trop souvent dans nos confortables égoïsmes ? Ne contribuons-nous pas à fabriquer ces violences ?

Ce qui est devenu aujourd’hui une affaire d’État n’est pourtant que la partie visible d’innombrables autres violences dont les victimes sont, sans cesse et partout, plus nombreuses, que ce soit dans nos rues, nos cités, nos écoles, y compris dans les familles où femmes et enfants sont souvent l’objet de brimades et d’intolérables oppressions, parfois sous couvert de religions volontairement manipulées dans l’interprétation de leurs propres enseignements fondamentaux.

Dans le crime du jeune Ilan, même s’il ne faut pas surdéterminer les choses ni en rajouter, il y a 3 aspects distincts • celui d’abord du crime crapuleux • celui ensuite du rite de barbarie mûri dans des esprits primitifs • celui enfin du crime antisémite.

Détenir en effet un otage “juif” et le torturer pendant 3 semaines jusqu’à la mort ne peut que relever d’un antisémitisme affirmé ; beaucoup plus que d’un simple fait divers crapuleux pour soutirer de l’argent. Cette tentative d’extorsion était d’ailleurs tellement confuse qu’on peut se demander si elle n’était pas qu’un prétexte pour accorder plus de temps à la torture.

Par ailleurs, cette affaire a une conséquence diplomatique qui lui donne une dimension d’État : que ce soit aux USA ou en Israël, la France a du déployer des efforts inouïs pour se débarrasser de l’image d’une nation antisémite et ce pour remplir le rôle qui doit être le sien dans les conflits en cours. Aujourd’hui, après l’assassinat d’Ilan, notre image est de nouveau altérée. À qui cela profite-t’il ?

Je m’interroge pourtant sur le fait de savoir si le spectacle d’un Président de la République et de son Premier Ministre, se précipitant aussitôt sous le feu des médias dans une synagogue - entraînant inévitablement derrièr’eux tout ce qui véhicule une image en France - ne tend pas à accréditer l’idée d’une France plus antisémite qu’elle ne l’est réellement et produire l’effet inverse à celui souhaité. Ce geste spontané était certainement fort louable. Mais il faut souvent se méfier des spontanéités, même dans l’expression des sentiments les plus nobles : elles ne sont pas toujours sans effets négatifs. Et il ne faut pas davantage confondre la communication politique avec le problème de fond, assorti (?) de toujours possibles arrière-pensées “récupératrices”.

La France, on se doit de l’affirmer haut et fort, est sans conteste l’un des pays les moins antisémites du monde. Cela l’a conduite à abriter la communauté juive la plus importante après Israël et les USA. N’oublions pas non plus que, malgré les apparences, manipulations ou autres “repentances” actuellement en vogue, la population française est probablement celle qui, pendant l’occupation allemande et le régime de Vichy, a le plus protégé les juifs.

Donc l’image d’une France antisémite est parfaitement scandaleuse et ne peut que susciter notre indignation.
Même si, en contradiction - et pour des causes ponctuelles (dont le conflit israëlo-palestinien) - un certain antisémitisme s’est bien concentré dans des banlieues et des milieux immigrés. C’est-à-dire là où l’affrontement existe. Nourri, souvent aussi, par le terreau d’un “degré zéro” de la pensée.

On peut pourtant avoir ce niveau intellectuel-là et être antisémite : l’histoire de l’antisémitisme - et c’est vrai pour tous ceux qui s’y sont quelque peu intéressé - démontre qu’à l’extrême-droite celui-ci se voulait argumenté, voire idéologique (catholicisme réactionnaire, juifs = “déicides”, etc...). Ce n’était pas un antisémitisme raciste mais fondamentalement religieux. Cet antisémitisme-là est en voie de disparition. Il est devenu marginal.

Par contre, Karl Marx a inculqué au siècle dernier (cf “Question juive”) que : “le juif est apatride, et il est comme l’argent qui est lui-même apatride”. Cette théorie a nourri au sein du parti communiste un antisémitisme de gauche qui imprègne encore les couches les moins capables de discernement.

Mais une parenthèse s’impose : pourquoi encore aujourd’hui ce cliché du juif qui “a(urait) de l’argent” ?

On observe donc aujourd’hui qu’est né un nouvel antisémitisme : celui des banlieues. Il a une assise ethnique, même s’il faut surtout prendre garde de pas stigmatiser les communautés. Des petits “blacks”, des petits “beurs” s’identifient à des palestiniens et leur communauté en fait des sortes de “héros” dans leurs cités. Cet antisémitisme-là est profond, même s’il n’est ni idéologique ni intellectuel.

Pour cette raison, les actes antisémites se sont donc considérablement multipliés ces dernières années : ils ont nourri en partie la crise des banlieues de l’automne dernier. Et ailleurs aussi dans certains quartiers où juifs et arabes cohabitaient jusqu’ici pacifiquement, il y naît aujourd’hui des tensions nouvelles.

Il faut en prendre acte, ce qui ne veut pas dire rester indifférents : on se souvient qu’un antisémitisme similaire - qui se voulait “scientifique” (voire “moderne”) et supplantant par là l’ancien antisémitisme chrétien - a engendré jadis le nazisme. On sait la suite.

Notre société est chaque jour davantage sillonnée de plus de fractures, de plus de haines : ici l’antisémitisme, là le racisme “anti-blanc”. Ils relèvent tous deux de la même barbarie : et elle s’instaure partout insidieusement.

Notre société est aujourd’hui menacée d’implosion. La “lutte finale” qu’on entend chanter ici et là est bien celle-là et non plus celle des archaïsmes qu’elle colporte sous les vieilles bannières couleur sang.

Tous, qui que nous soyons, avons un rôle essentiel à jouer. Loin de nous enfermer, il nous faut nous ouvrir davantage, consolider nos valeurs - pas celles de nos replis frileux - mais celles de générosité humaniste et solidaire. Il nous faut les rendre plus attrayantes et cesser d’avoir peur de les brandir face à ces nouveaux barbares. Nous ne sommes plus au temps des croisades d’autrefois faisant face aux invasions : mais l’esprit doit être le même.

dimanche, 19 février 2006

À PROPOS DU FANTÔME BOLKENSTEIN

Après l’avoir profondément remanié, le Parlement Européen vient d’adopter la directive Bolkenstein sur la libéralisation des services. Que d’encre aura-t’elle fait couler depuis des mois !

À quoi aboutit cette directive qui prendra force de loi ? L’objectif est d’autoriser chaque citoyen de l’Union, à titre individuel ou dans son entreprise, de pouvoir proposer librement ses services dans n’importe quel pays de l’Union. C’est la “délocalisation” à l’envers. Le Parlement Européen a simplement imposé, par rapport au projet initial, que ces activités devront se soumettre aux lois sociales du pays où elles s’exerceront - ce qui exclut tout “dumping social” - et qu’elles seront écartées des secteurs réputés “sensibles”, dont les services publics non-marchands.

Je ne reprendrai pas ici l’exemple absurde du “plombier polonais” (qui a tant égaré l’opinion) mais à la place celui d’une agence de voyages qui ouvrirait une antenne à Paris : elle ne sera désormais plus soumise à la création d’une nouvelle société de droit français pour exercer.

Il est cependant curieux que certains s’obstinent encore à vouloir s’opposer à cette liberté-là ; liberté pourtant inscrite dans le Traité de Rome (1957) - article 49 - et que nul ne songe remettre en cause tant il est fondateur de l’esprit européen.

Il n’y a guère que les Le Pen, De Villiers et autres gauchistes du cru pour feindre encore l’ignorer. Mais ces gens-là - on l’a déjà constaté lors de la campagne sur le référendum européen - ne sont pas à un mensonge près. La bataille qu’ils ont menée contre Bolkenstein n’avait rien à voir avec la Constitution. Après avoir rejeté celle-ci, les français constatent aujourd’hui avec surprise qu’ils n’ont pas pour autant tué Bolkenstein. “Ils” les ont trompés.

Dans cette affaire, on a pu aussi constater l’isolement préoccupant de la France. Qui nous a soutenus ? La Grèce et la Belgique. Point barre.

Notre rejet de la Constitution a placé la France dans une situation qui ne devrait laisser personne indifférent, que l’on soit de droite ou de gauche. Briser cet isolement devrait devenir la préoccupation majeure de tout responsable politique un tantinet éclairé.

Cependant, au-delà de ce sujet, nos concitoyens ont peur : ils voient surtout la concurrence s’instaurer entr’européens (les “polonais”, etc....). Alors que si nous ne faisions pas cette union, notamment sur les services, c’est par rapport aux autres pays extra-européens qu’inévitablement le problème se poserait : nous n’existerions pas face à eux.

Au-delà de cet accord, il reste pourtant à définir le statut du social en Europe. Je crois que tous ceux qui veulent commencer par le social ont tort : le social ne peut être qu’un couronnement et non un commencement.

Je suis opposé à la position des socialistes qui prétendent vouloir faire tout de suite l’Europe sociale “par le haut” : même SMIC, même durée du travail qu’en France, etc.... C’est une erreur. On observe que, très naturellement, l’Europe ne cesse d’évoluer vers le haut : souvenons-nous de l’état de l’Espagne, de la Grèce, de l’Irlande ou du Portugal il y a 30 ans. Ils étaient alors au niveau de l’Afrique.

Mais, paradoxalement, il pourrait y avoir danger de vouloir faire l’Europe “par le bas”, vieille obsession libérale s’il en est ; la modification du projet Bolkenstein a ici écarté ce danger. Néanmoins, en Europe, cette obsession demeure toujours latente dans les esprits : il existe une sorte de “bigoterie” libérale fondamentale à laquelle la France n’échappe pas.

On ne s’interroge plus de savoir si le libéralisme correspond à ses buts (rendre la vie moins chère, faciliter les échanges, développer la prospérité, etc...). Non ! Il y a un réflexe libéral qui s’instaure partout. Car le monde où nous vivons - Europe comprise - est un monde du marché, donc un monde profondément libéral, n’en déplaise à certains.

N’oublions pas pour autant que c’est bien parce que l’Europe a été planifiée avec une volonté, et non livrée au libre-échangisme libéral, que celle-ci a fait les progrès qu’on lui connaît. Vieux débat que voilà !

Mais passons à un autre sujet : celui-ci a perdu aujourd’hui une grande part de son intérêt.

Il est un trait intéressant que je veux évoquer ici : observons ce qui s’est passé ces dernières semaines en France. Que ce soit l’amiante du “Clemenceau” ou la grippe aviaire (qui fait planer sur nous tant d’incertitudes), que ce soit les étudiants qui manifestent contre la précarité supposée du CPE, ou encore les syndicats manifestant à Strasbourg contre la directive Bolkenstein, ces différents événements ont un point commun : c’est, comme je l’évoquais plus haut, la peur qui est leur nourriture fondamentale.

Et derrière, il y a toujours cette action médiatique qui hisse chacun de ces sujets à la une de l’actualité et marque les esprits.

Ceci n’est pas sans me rappeler cet ordre du Président au commandant du convoi du “Clemenceau” : “En arrière !”. (Ni non plus le titre d’un excellent recueil de nouvelles de Marcel Aymé “En arrière !”. Mais ceci n’est qu’une parenthèse).

Dans un précédent “billet”, j’avais déjà écrit que s’il existait un championnat du monde de la reculade, la France raflerait certainement toutes les médailles. C’est consternant.

Nous sommes aujourd’hui plus dominés par la peur que par le courage ou la volonté de conquête de nouveaux marchés. Nous sommes majoritairement figés dans notre peur comme si demain - je l’ai déjà écrit ailleurs - ne pouvait être que pire qu’hier.

Bolkenstein a été, tel un fantôme resurgi, l’une de ces peurs. La concurrence en est une autre. L’Europe semble nous confiner à l’enfermement dans le refuge de notre passé, telles nos volailles face au danger aviaire.

N’ayons pas peur. Sortons de nos refuges ! Avançons à la conquête de l’Europe ! C’est là, seul, qu’est notre avenir.