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vendredi, 25 mars 2005

À PROPOS D'UN CHOIX

BILLET du 25/3/2005

Dans un précédent “billet” (daté du 23 Février 2005) je suggérais - bien modestement - que “Mr Chirac change de gouvernement avant le scrutin (du référendum), tant l’équipe actuelle nous entraîn(ait) dans le gouffre du non”. Je ne pensais pas alors que nous en serions déjà là un mois seulement après. Fruit de tous les amalgames, avec des enjeux de politique intérieure qui n’ont rien à y voir, le référendum européen est devenu un “raffarindum”, une sorte d’exutoire à tous les mécontentements franco-français.

Le “non” est devenu, contre toute attente, une hypothèse de travail pour tous les états-majors.

Prenons garde cependant de s’en remettre à des sondages récents où la trop vive évolution du “non” est suspecte d’autres revirements, tout autant spectaculaires.

Dans un excellent dossier (paru dans L’Express du 21 Mars), je relevais qu’“il est plus aisé de faire campagne contre la Constitution que d'en expliquer les attraits. Il est facile d'énerver les gens et plus complexe de les persuader. Le non est servi par la réalité, il se nourrit de la colère ; alors que le oui exige réflexion et raison”.

Rude tâche, donc, de convaincre les français quand on doit les inviter à s’éloigner de la facilité.

Mais les référendums sont toujours œuvre difficile, surtout lorsqu’il s’agit d’adopter un texte si difficile à pénétrer.

Le référendum sur Maastricht avait pour mérite d’être porteur d’une ambition : la création d’une monnaie unique. Cette ambition a contribué à la victoire du “oui”.

Mais, pourtant, le gouvernement actuel n’a pas compris que gagner un référendum, c’est d’abord lui donner un souffle, une ambition, une espérance. Aujourd’hui, on cherche où est l’enthousiasme : il n’est nulle part, on l’a tué.

La construction de l’Europe, c’est l’ambition de rassembler des peuples proches, partageant une histoire commune et nourris d’une même culture (hors toute notion de culture religieuse). Mais la France, contre l’avis des plus hautes autorités - morales, humanistes ou politiques - a tourné le dos à cette ambition en exigeant une Europe sans racines ni frontières définies.

La volonté de construire une Europe-puissance, indépendante, unie par des idéaux partagés, porteuse de paix et capable de contrebalancer toutes les hégémonies - celle américaine et celles émergentes beaucoup plus redoutables encore - cette volonté-là, aujourd’hui, n’est plus perceptible.

Première bévue.

Au sein de cette Europe ainsi conçue sans colonne vertébrale, imposer en plus la présence à droits égaux de cette immense nation amie qu’est la Turquie - nation fort respectable mais asiatique par excellence, tant par sa culture que par sa tradition - et alors même que cette nation est à un tournant de son histoire et reste si éloignée de nos valeurs occidentales, cela a de quoi troubler toutes les consciences. Pour illustration de cet éloignement, le tabassage tout récent par la police turque de femmes réclamant leurs droits à l’occasion de la “Journée mondiale de la Femme” ; ou aussi ces crimes d’honneur de turcs à Berlin ; ou encore le constat que le livre le plus vendu actuellement en Turquie est le “Mein Kampf” d’Adolf Hitler. Vouloir construire l’Europe avec, en son sein et de pleins droits, une nation aussi problématique, et à l’encontre de surcroît du sentiment profond de la majorité des français, est une décision dramatiquement irresponsable.

Autre bévue.

Alors encore que le Traité de Rome a prévu la libre circulation des hommes, des biens et des services entre tous les états membres, alors même que (le très chiraquien) Michel Barnier - à l’époque (Janvier 2004) Commissaire Européen, tout comme le très PS Pascal Lamy - a ratifié le texte d’une directive organisant cette liberté de circulation pour la soumettre, in fine, au Parlement Européen, la gauche extrême française s’est emparée d’une (très maladroite) déclaration d’un ancien commissaire européen - Mr Bolkestein - pour dénoncer un supposé risque de “dumping social”.

Et Mr Chirac, contre toute attente, s’est engouffré dans le piège ainsi tendu pour stigmatiser soudain ce qu’il soutenait hier encore.

Si Mr Chirac n’était pas d’accord avec Mr Barnier, pourquoi lui a-t’il ensuite confié le poste de Ministre des Affaires Étrangères ? Pourquoi ce dernier, aujourd’hui, ne démissionne-t’il pas s’il n’est plus d’accord avec lui-même ou avec le Président ?

Perte de crédibilité du gouvernement. Autre bévue.

Chacun sait pourtant que cette directive, dans son premier concept abrupt, n’a aucune chance de passer au Parlement européen sans de larges amendements pour préserver les secteurs les plus sensibles. La Commission de Bruxelles, même en défendant le principe fondamental de cette liberté de circulation, s’emploie d’ailleurs actuellement d’en adapter le texte avant de le soumettre aux parlementaires de Strasbourg. Les soudaines “réserves” des autorités françaises rendent aujourd’hui la voix de la France inaudible de ses partenaires. Personne ne comprend plus la logique de son discours.

Autre bévue.

On entend aujourd’hui ici ou là des responsables politiques appeler Mr Chirac à “s’exprimer”. On ne peut qu’approuver ces appels. Mais ce sont des appels à plus de clarté, à plus de vérité et à moins d’ambiguîtés. Si le Président de la République, avec l’autorité que lui confère ce statut, se contente de dire qu’il faut voter “oui” - alors que par ailleurs il resterait autiste sur les inquiétudes profondes des français - il serait alors préférable qu’il se taise : il ne ferait que renforcer le camp du “non”.

Ce serait une bévue de plus.

Les Français sont en état de sécession. «Les conditions d'une révolution sont réunies lorsque le sommet ne sait plus agir et que la base ne veut plus vivre comme auparavant» (Lénine). Quand le gouvernement n’entend plus les français, il est inutile de les inviter à voter “oui”. Le “non” est devenu aujourd’hui une arme de chantage, un levier évident pour toutes les revendications.

Je disais plus haut combien il est plus facile de plaider pour le “non” que pour le “oui”. Et pourtant, rejeter le traité plongerait l'Europe dans une crise profonde. L’Europe, mais aussi la France elle-même : • fin de toute perspective de Constitution, celle-ci étant déjà le fruit de longs et laborieux compromis • retour à la règle du (calamiteux) Traité de Nice, incapable qu’il est de faire fonctionner une Europe politique à vingt-cinq • disparition de règles contraignantes pour les états (donc porte ouverte à l’entrée de la Turquie dans ce qui ne serait plus qu’une zone de “libre-échange”) • le poids de la France serait inférieur à celui de l’Allemagne dans le système de vote au Conseil Européen • la France serait contrainte de ne plus être assise que sur un strapontin et, parce qu’incomprise, de se taire.

Choisissons notre destin... quand il est encore temps de le bâtir.

lundi, 21 mars 2005

À PROPOS D'ÉVOLUTION SOCIALE

BILLET du 21/3/2005

Plusieurs jours de manifestations de rue ont eu raison de l’”ardente obligation” de rigueur budgétaire. Rigueur pourtant parfaitement justifiée quand on sait que la France a plus de 1.000 milliards d’€ de dettes (17.000€ par français dès sa naissance !) et que les intérêts à payer plombent de façon épouvantable notre développement économique ; or seul un développement solide peut autoriser de façon durable toute avancée sociale.

Passons sur la perte de crédibilité de nos gouvernants qui, à la perspective d’une possible victoire du “non” au référendum paniquent aussitôt et sont prêts à renier tous les évangiles de bonne gestion prêchés hier encore.

Dans ce contexte, les catégories sociales s’agglomèrent les unes aux autres et présentent leurs revendications particulières dans une grogne généralisée. C’est absolument classique et ça a engendré en son temps Mai 1968. Heureusement, nous ne sommes pas du tout dans ce schéma-là.

L’autre caractéristique de cette grogne est qu’elle n’en découvre ses raisons que chemin faisant : pour exemple, les fonctionnaires et des salariés du privé se sont d’abord mobilisés sur les 35 heures ; puis, par une sorte de consensus général, c’est la question des salaires qui a vite supplanté les 35 heures.

C’est un phénomène typiquement français. Peut-être explicable par le fait qu’il était difficile de négocier sur les 35 heures “bonifiés” par le gouvernement.

Mais une chose apparaît de plus en plus : c’est le grand malaise des rémunérations en général. Tout simplement parce qu’il y a un trop grand écart entre le sentiment d’une prospérité - notamment celle des grandes entreprises qui ne cessent d’annoncer des résultats records - et le fait que, parallèlement, les salaires stagnent. Et même là où ils ont une légère progression, les gens ont le sentiment d’une perte de revenus. (Ce qui est parfois réel dans le net perçu).

Cette forme de malaise social peut expliquer le phénomène “boule de neige” observé. Mais il n’y a pas pour autant de réponses aux questions posées.

Autre exemple de ces “glissements” de revendications : les manifestations lycénnes. Le point de départ était la réforme du bac. Mais quand on a annoncé le retrait de ce sujet dans le projet de réforme, on a rebondi aussitôt sur d’autres raisons de mécontentement, très peu audibles d’ailleurs car résumées dans un simple rejet de toute réforme en général.

Quel point commun peut-il y avoir entre les manifestations des lycéens, celles des chercheurs ou encore celles des salariés ? Aucun. Quelle est donc la véritable origine de ce mécontentement ?

Il y a eu récemment plusieurs enquêtes d’opinion qui, à la question de savoir si les français trouvent que “les choses vont mieux”, 70 % des réponses disent que “les choses s’aggravent”. À une autre question : “avez-vous le sentiment que le gouvernement est efficace dans sa lutte contre la hausse des prix ?”, 90% répondent qu’il est “inefficace”. En matière de lutte contre le chômage, 85% répondent encore que le gouvernement l’est tout autant.
(Ce sondage serait très certainement le même si nous avions un autre gouvernement, qu’il soit de droite ou de gauche)

Ce qui est en cause, c’est le sentiment de plus en plus fort des français que l’action politique est inefficace, voire inutile. Pourtant, paradoxalement, on fait de plus en plus appel au “politique”, on exige de lui de plus en plus de choses ou qu’il agisse de plus en plus fort ; mais, parallèlement, on ne croit plus à son efficacité.

Là se pose la question de l’impuissance publique.

C’est pourquoi le mouvement social actuel était, à son origine, très protéiforme avant de se rassembler ensuite sur un thème unique : celui des salaires. Thème nourri par ces profits fabuleux de certaines grandes entreprises. Il faut d’ailleurs observer comment les pouvoirs publics ont renvoyé la “patate chaude” vers le privé en l’incitant à ouvrir des négociations, ne serait-ce que pour ne pas être seuls à négocier face à la grogne ambiante.

Que va-t’on faire maintenant ? Dans le privé, les grandes entreprises (car pour les PME, c’est une autre affaire) ont tout intérêt à lâcher du lest, ne serait-ce que pour nourrir une relance de la consommation, seul moyen qui nous reste pour redonner un peu de tonus à une croissance défaillante. Ceci se justifie d’autant que les profits des grandes entreprises ne se traduisent pas par des investissements de même mesure : nous sommes aujourd’hui face à un capitalisme des plus sauvages qui profite surtout aux fonds de pension étrangers.

Si on en revient au service public, on peut regretter que les syndicats continuent de poser les problèmes d’augmentation de salaires dans des termes quantitatifs alors que chacun sait la situation d’endettement de la France. On sait qu’en raison de ces contraintes, il n’y aura pas d’augmentation significative du pouvoir d’achat des fonctionnaires avant de très nombreuses années.

Il faut cesser d'entretenir les illusions. Et ce n’est pas une augmentation de 1, 2 ou 3%, pour exemple, du salaire d’un professeur, qu’il gagne 1.500 € ou plus par mois, qui va bouleverser son existence. On pourra refaire ensuite des sondages de satisfaction et nous retrouverons sensiblement les mêmes résultats. C'est un coup pour rien. Par contre l’État aura bien alourdi le poids de son fonctionnement de ±2 milliards d’€ par an. Donc de sa dette.

L’erreur des syndicats est de ne pas poser le problème en terme d’évolution de carrière - voire de seconde carrière - ou d’amélioration des conditions de travail. Au Ministère de l’Éducation Nationale - qui représente environ 50% de la fonction publique - on ne peut pas augmenter de façon considérable les ±1,3 million de personnes qui y travaillent : il faut cesser de mentir. Si on veut améliorer la situation des fonctionnaires en France - c’est d’ailleurs l’une des conclusions du rapport Camdessus - il faut en diminuer le nombre. On ne peut à la fois prétendre maintenir le service public avec un souci légitime d’aménagement du territoire, augmenter les fonctionnaires et, parallèlement réduire le déficit budgétaire.

Pour poursuivre cet exemple sur l’Éducation Nationale, on peut penser qu’un professeur qui a 30 ans de carrière face à des “potaches”, quelle que soit la passion qu’il peut avoir pour son métier, même s’il est encore en pleine forme, un moment ou un autre il a envie de “faire autre chose”. C’est une réponse possible au problème posé et à laquelle il faut réfléchir.

Mais ceci exige exemple : quand un haut responsable gagne un très gros salaire ou autres avantages, quand celui-ci appelle ensuite les plus modestes à la modération des revenus, il serait plus crédible s’il modérait lui-même les siens.

Il faut reconnaître que, côté État, les exemples manquent en nombre.

mardi, 08 mars 2005

À PROPOS DE LA CHARTE DE L'ENVIRONNEMENT

BILLET du 8/3/2005

Les Sénateurs et Députés, réunis en Congrès, viennent d’adopter la Charte de l’Environnement. Projet cher à Mr Chirac qui est désormais inscrit dans le préambule de notre Constitution.

Cette Charte stipule que “chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé”. On ne peut que souscrire à si bonnes intentions.

Pourtant cette Charte pose plus d’interrogations qu’elle n’apporte de réponses. Tout d’abord : que vient faire ce texte dans le préambule de notre Constitution ? Il s’agit là d’un affichage politique fort ; mais il ne réjouit pas pour autant les constitutionnalistes.

Nous avons déjà, en effet, 2 générations de “droits fondamentaux” : • ceux de 1789 (les “droits liberté”) • ceux de 1848 (les “droits sociaux”) inscrits seulement en 1946 dans la Constitution : ceux-ci affirment notamment le “droit au travail”. Voici qu’aujourd’hui, avec l’introduction d’un “droit à l’environnement”, on crée une 3ème génération de droits fondamentaux.

En 1789, le législateur, par les “droits liberté”, voulait limiter les droits de l’État en garantissant aux citoyens le droit de propriété, celui de sûreté (mettre fin aux lettres de cachet), la liberté d’opinion, etc.... Il s’agissait donc là de limiter les droits et le pouvoir de l’État pour libérer le citoyen.

Mais le “droit au travail”, tout comme le nouveau “droit à l’environnement”, sont des droits qui, à l’opposé, impliquent l’intervention de l’État : c’est donc rendre à celui-ci des pouvoirs pour satisfaire des droits - les “droits créances” - des droits que, d’ailleurs il ne pourra pas satisfaire.

Pour exemple, l’inscription du “droit au travail” empêche-t’il qu’en France il y ait des chômeurs, beaucoup plus même que chez tous nos partenaires ? Inscrire ensuite le “droit à l’environnement” empêchera-t’il que, s’il y a demain une pollution comme celle de Tchenobyl, l’État pourra interdire qu’elle franchisse nos frontières ? Pourra-t’il empêcher aussi les pics de pollution dès lors que les vents faiblissent ? Pourra-t’il éviter de constater l’incapacité des USA d’inscrire quelque perspective écologique qui soit dans leurs préoccupations politiques ?

Alors que vient faire notre Charte dans ce contexte ? Ce texte n’est donc que de l’affichage.

Au-delà des innombrables problèmes juridiques, cela suppose donc des interventions de l’État mais aussi celles, indispensables, DES états : il faut en effet le concours de toute la communauté internationale pour garantir un “environnement sain”. On peut donc craindre non seulement la multiplication des contentieux, mais aussi une sorte d’interventionisme omniprésent de l’État dans nombre de domaines.

L’article 5 de cette Charte évoque ensuite le “principe de précaution”. Elle conduit les autorités publiques à pouvoir prendre des “mesures conservatoires” dès lors que “la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement”.

Ce texte a entraîné une sévère mise en garde de l’Académie des Sciences Morales et Politiques qui estime qu’il aura des “conséquences néfastes sur le plan scientifique, industriel et même politique”.

Autre avis intéressant : le Pr Tubiana interroge, à titre d’exemple, “comment, en application de l’article 5, Pasteur aurait-il pu développer la vaccination ?”. Grave question.

On comprend mieux pourquoi des responsables politiques - comme Alain Madelin (UMP) ou Bernard Debré (UDF) - n’ont pas voté ce texte.

Pour prolonger aussi notre réflexion, on doit encore distinguer les “droits de” (“j’ai le droit de me promener”, “j’ai le droit d’aller et venir”, “j’ai le droit de dire ce que je pense”) - qui limite les contraintes imposées par l’État - et les “droits à” (“j’ai droit au logement”, “j’ai droit à un travail”). Cela veut dire que ce “droit à” se paye : c’est préoccupant, même d’un simple point de vue juridique.

Notre Constitution, qui ne devrait rester qu’une règle du jeu, n’est donc plus un code : elle a désormais un aspect programmatique qui n’a rien à y faire. (C’est d’ailleurs aussi l’une des difficultés de la future Constitution Européenne).

Il est donc illusoire et même dangereux d’y écrire des choses qu’on ne peut pas réaliser.

Dans l’article 5 encore du “principe de précaution”, il y a aussi sous-jacent cet aspect paranoïaque sécuritaire rampant dans nos sociétés : “les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution, à la mise en œuvre d’applications des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage”.

Je souhaite à nos juristes bien du plaisir pour interpréter ce texte et le faire appliquer ensuite dans la réalité à nos chercheurs, à nos scientifiques ou nos expérimentateurs.

Si, cependant, cela a un sens, cela veut dire que l’on pourra bientôt interdire toute forme d’innovation : c’est parfaitement scandaleux qu’un pays comme la France lui ferme la porte au nom d’un “principe de précaution”, fut-il vertueux.

Depuis 10 à 15 ans en effet, nous assistons déjà en France à une dramatique régression des vocations scientifiques : est-ce en partie lié au fait que l’idéologie et le souci d’innovation sont battus en brèche par la prolifération des peurs ? La question peut être posée. Mais aujourd’hui, l’inscription dans notre Constitution du “principe de précaution” sacralise définitivement ces peurs et fige cette régression.

Il y a, par ailleurs, un autre aspect intéressant dans cette décision, aspect politique celui-là : Jacques Chirac a obligé ses troupes à voter cette Charte contre l’avis de nombre de ses proches.

Pour obtenir ce vote - pas du tout acquis à priori - il a fallu la complicité implicite des socialistes qui, en ne participant pas au scrutin, ont volé au secours de Mr Chirac et lui ont permis d’obtenir les 3/5° requis des suffrages exprimés.

Pourtant les socialistes, partisans par idéologie de toutes formes d’intervention de l’État et opposés à tout libéralisme, auraient préféré voter ce texte. Mais le pouvaient-ils en toute clarté ?

Une preuve de plus est donc administrée que Jacques Chirac a choisi de gouverner la France beaucoup plus à gauche que sa propre majorité. Nous le savions déjà face à sa répugnance à faire adopter toute réforme en profondeur qui pourrait trop déplaire à la gauche.

D’aucuns affirment que Mr Chirac est, par sa culture et sa tradition, un homme imprégné de radical-socialisme et qui, ou par accident ou par opportunité, aurait endossé l’habit d’un homme de droite. Mais l’habit ne fait pas le moine....

C’est d’ailleurs là qu’est le sens profond de l’opposition Sarkozy-Chirac : il y a entre ces deux hommes une conception irréconciliable du gouvernement de la France.

Loin de progresser, nous sommes en pleine déliquescence de l’État.

mardi, 22 février 2005

À PROPOS DE LENTEUR & PRÉCIPITATION

BILLET du 22/2/2005

Ainsi nous nous acheminons vers ce référendum qui décidera du traité constitutionnel européen. Et, avec lui, montent toutes les incertitudes quant à son résultat, le camp du “non” s’amplifiant dangereusement de jour en jour. C’est inquiétant. Faut-il avancer la date du scrutin ? N’est-il pas déjà trop tard pour le faire ? En quoi cela changera-t’il l’actuelle évolution de l’opinion ?

Charles De Gaulle, qui a rétabli en France l’usage du référendum et en fut un grand praticien, avait pour habitude de provoquer tout scrutin référendaire quelques semaines seulement après son annonce. Mais De Gaulle était un vrai stratège alors que Jacques Chirac agit souvent par impulsions instinctives : entre ces deux hommes, la différence de stature échappe à toute comparaison.

Il nous faut aujourd’hui admettre que Mr Chirac n’a que trop tardé : il y aura bientôt un an que l’on parle de ce référendum. Un tel mauvais usage incite à ce que la question posée soit altérée par la faction gauloise de la “rogne et de la grogne” : il serait surprenant qu’une contestation convulsive n’exerce pas ses ravages dans les urnes. On racole actuellement tous les mécontents ; et les réformes cotonneuses de Mr Raffarin, allant de contorsions en reculades, inspirent un scepticisme sans cesse croissant.

Cette déplorable lenteur bénéficie surtout aux partisans du “non”. Ce référendum fait de plus en plus office de “voiture-balai” ramassant tout ce qui traîne : toutes les difficultés rencontrées par Mr Raffarin sont désormais portées à son détriment.

Ceci est préoccupant à plus d’un titre : non seulement parce l’intérêt de la France rend indispensable le vote du “oui” (nous y reviendrons plus loin), mais aussi parce que les oppositions, qu’elles soient de droite comme de gauche, sont en train de dévier la procédure même du référendum. Si chaque référendum se transforme en effet en plébiscite pour ou contre le gouvernement - même si cela n’est décidé que par les oppositions - on hésitera désormais à utiliser ce mode d’expression démocratique.

Au point de dangerosité où nous sommes aujourd’hui, forts nombreux sont ceux qui suggèrent que Mr Chirac change de gouvernement avant le scrutin, tant l’équipe actuelle nous entraîne dans le gouffre du “non” par le nombre de mécontentements accumulés. Mais Mr Chirac, maître du jeu, en aura-t’il le courage ? Rien n’est moins sur. Il portera une lourde responsabilité si le “non” venait à l’emporter.

Ensuite aussi, les europhiles les plus ardents, face à l’hérésie turque qui condamne toute ambition fédéraliste et dilue l’Europe dans un patchwork de pays disparates dépourvus de toute ambition commune, se mettent aujourd’hui à renâcler devant cette Europe telle que conçue par Mr Chirac contre vents et marées : ces europhiles deviennent progressivement des eurosceptiques. C’est le triomphe annoncé d’une Europe débondée, tant souhaitée par les USA qui ne veulent surtout pas voir leur hégémonie contestée par une nouvelle puissance trop indépendante, soutenus en cela par la vieille rivalité anglaise.

Par ailleurs, le scrutin espagnol de ce dimanche révèle une autre difficulté : le taux élevé d’abstention peut s’expliquer par l’imprudente annonce de la victoire du “oui” ; mais aussi par la difficulté de faire comprendre au plus grand nombre des électeurs le texte d’un traité entre des états souverains, texte ayant ensuite valeur constitutionnelle. C’est totalement abstrait : peu nombreux sont ceux en mesure d’en exposer les contours.

Rien n’empêche cependant d’expliquer dès l’abord que l’enjeu essentiel n’est pas de punir qui que ce soit - pas même le gouvernement - mais de dire qu’en répondant “non”, on ne punirait pas celui-ci mais la France elle-même.

C’est que la France est en effet un pays très populaire dans le tiers-monde, mais devenu très impopulaire en Europe. Mr Chirac n’est pas étranger à cette situation paradoxale. Un éditorialiste a même évoqué la “délocalisation” de sa politique.

Se présenter en alternative de l’option américaine en Irak a eu un certain succès ; mais surtout hors de l’Europe. Ce n’est pas tant les positions de la France qui lui valent cette impopularité chez ses proches voisins que la manière de les prendre. Depuis des décennies, la France prend des initiatives, mais de façon perçue comme cavalières.

Si, de nouveau, la France se permettait de repousser un traité qu’elle a elle-même proposé - comme elle l’a déjà fait en 1954 pour la Communauté Européenne de Défense dont elle a ensuite rejeté le projet sans aucun vrai débat - l’effet serait dramatique vis-à-vis de nos partenaires européens et, surtout, l’Allemagne, notre partenaire privilégié. La France perdrait pour fort longtemps toute crédibilité : elle ne serait plus, nulle part dans le monde, ni écoutée ni entendue.

L‘autre effet d’un “non” serait aussi de renvoyer l’Europe au calamiteux traité de Nice, donc à son actuelle impuissance chronique. Ce qui la réduirait à une définitive simple zone de libre échange.

Enfin, ceux - de plus en plus nombreux, hélas - qui craignent que le “oui” ne conduise à l’intégration de la Turquie dans l’Europe - ce qui serait en effet une autre catastrophe initiée par Mr Chirac - ceux-là se trompent dramatiquement : en effet, seule l’adoption de la Constitution européenne placera la barre suffisamment haut pour que la Turquie soit obligée de se réformer en profondeur. Cela, en l’engageant à renoncer à un concept de société qui est son fondement même, sera vraisemblablement jugé par elle trop périlleux sur le plan interne pour ne pas revenir à une simple demande d’association et non d’intégration. Alors qu’en cas de victoire du “non”, seul le traité de Nice restant en vigueur, celui-ci laisserait la porte grande ouverte à la Turquie sans qu’elle ait à fournir quelqu’effort essentiel que ce soit.

Personne ne sait quand cette Constitution sera en mesure de fonctionner tant l’oeuvre qui reste à accomplir est immense. Mais si la responsabilité d’un rejet retombait sur le “non” français, ce serait une catastrophe à tous les niveaux. C’est ce que les français n’ont pas encore complètement perçu : on ne leur dit pas assez.

Ici donc, grave lenteur du gouvernement et absence totale de communication. Mais ailleurs, dans un tout autre domaine, précipitation.

La nécessaire réforme en profondeur de l’Éducation Nationale fait se poser la question : y a-t’il encore un gouvernement en France ? Les parlementaires ont-ils encore le droit de débattre et de proposer ? Sont-ce les lycéens eux-mêmes qui ont vocation d’en décider par tumultes interposés dans la rue ?

Escamoter un tel débat, d’une telle importance, touchant l’avenir de nos jeunes, et par une procédure d’exception dite “d’urgence”, nous assure-t’elle encore que nous sommes bien en démocratie ?

Pris en tenaille entre lenteurs ici et précipitations là, où allons-nous de ce pas ? La démocratie n’est-elle pas en grave danger ?
Rien n’est moins sur.

jeudi, 13 janvier 2005

À PROPOS DE SOLIDARITÉ

BILLET du 13/1/2005

La catastrophe qui a frappé plusieurs rivages asiatiques tord le cou à un certain nombre d’idées reçues, du moins en Occident.

Si on laisse de côté l’aspect pathétique et d’une tristesse considérable de l’événement, il y a pour le moins trois idées qui viennent de voler en éclats. Ces idées sont celles distillées sur la nature depuis des années par les reportages et documentaires dont on nous abreuve:
• première idée : “la nature est bonne et les humains sont méchants”. C’est ce que véhicule le moindre reportage sur les animaux. On nous explique que les tigres et les loups sont des êtres adorables et que les humains sont bien plus méchants. On perçoit alors une vérité qui est celle de Voltaire au moment du tremblement de terre de Lisbonne en 1755 : c’est plutôt la nature qui est mauvaise, dangereuse et l’ennemie des humains, et c’est l’humanité qui est bonne.
• deuxième idée qui vole en éclats: dans un événement de cette importance, la médiatisation que l’on est si prompts à condamner, est soudain devenue très utile : il n’y aurait certainement pas eu une mobilisation de cette ampleur s’il n’y avait pas eu des images. Ces images expliquent beaucoup, même si elles n’expliquent pas tout. J’y reviendrai plus bas.
• troisième idée à voler encore en éclats : alors qu’au moindre poteau télégraphique qui s’effondre dans une commune de France on met le Maire en examen, on voit que dans cette catastrophe il n’y a pas de vrai responsable hors la tectonique des plaques ou l’effondrement de sédiments sous-marins. On peut, bien sur, imaginer qu’on aurait pu mettre en place des détecteurs pour prévoir un tel déferlement et aujourd’hui désigner des coupables. Mais la vérité est qu’il s’agit d’un phénomène naturel et qu’il n’y a pas de responsabilité humaine dans cette affaire. Là, on est désarmé par rapport à notre logique habituelle : nul ne peut ni tout prévoir ni tout organiser dans l’ordre des responsabilités.

Cet anthropomorphisme que l’on projette aujourd’hui sur la nature est devenu quelque chose d’inouï. C’est une sorte de sensiblerie cultivée par des écologistes échevelés. La nature n’est ni bonne, ni mauvaise : elle est tout simplement naturelle. Par exemple, la formation des montagnes a été une chose très brutale : pourtant, longtemps après, ces montagnes sont devenues très agréables à voir et à vivre. La nature n’a donc pas d’intentions bonnes ou mauvaises et cessons de fantasmer sur ce sujet.

Au fond, ce que disait Voltaire - contrairement à Rousseau qui, lui, voulait que seule la nature soit bonne - c’est que la nature est parfaitement bien faite. Il faut qu’il y ait parfois des catastrophes naturelles pour que soudain, ne serait-ce qu’un instant, le monde redevienne un monde parfait, obligeant les hommes à réfléchir et à agir solidairement.

Pour autant, on ne veut pas voir qu’il y a une sorte de combat permanent entre l’humain et la nature et que ce combat reste encore et toujours à l’avantage de cette dernière. Ce qui est étonnant est notre sidération lorsque cette nature se rappelle ainsi à nous pour montrer avec vigueur sa toute-puissance.

Autre observation : quand la nature se déchaîne, soudain les guerres sont mises entre parenthèses. Au Sri-Lanka, les tamouls ont été obligés de consolider une trêve “l’arme au pied” avec les cingalais. Au Sumatra, les séparatistes ont été obligés de mettre de côté leus velléités. Au fond, pour que les hommes continuent leurs petites guerres, il faut que le décor reste inchangé.

Derrière les enjeux formidables que les hommes croient pouvoir brandir - par exemple une guerre d’indépendance - il y a quelque chose qui, soudain, devient profondément dérisoire. L’avantage - si on peut se permettre ce terme - d’un événement comme celui que nous venons de vivre est de nous projeter sur une toute autre échelle de valeurs. Le “tout politique” se révèle être une sorte d’absurdité.

L’événement - dans l’événement - c’est aussi la mobilisation mondialement spontanée. Il y a eu beaucoup de ricanements à ce sujet sur le fait que chacun utilise cela pour sa publicité : c’est vrai pour les hommes politiques, les états, les industriels ou des champions de courses automobiles. Rien n’est pourtant choquant dans ces réflexes.

Ce qui est choquant est que des catastrophes de cette dimension, il y en a très souvent : on semble l’oublier. En Chine, en 1990, un tremblement de terre a fait 250.000 morts, soit beaucoup plus que celui d’Asie. Mais il n’y a pas eu d’images et ce n’était pas dans des régions visitées par nos hordes touristiques. Pas un petit doigt de solidarité ne s’est alors levé de par le monde pour secourir ces populations emprisonnées, il est vrai, dans un désert médiatique. Au Soudan, dans une guerre ethnique, il y a eu 2 millions de morts depuis 20 ans. Là encore, aucune réaction notable.

La force de l’image est quand on se reconnaît devant le spectacle d’un père qui serre contre lui le corps de son fils et crie son désespoir. Le rôle des images est de suppléer l’imagination. Elles sont une force insoupçonnable et il faut en user chaque fois que nécessaire.

On revient donc, comme je l’abordais plus haut, sur le rôle des médias. Est-ce que ce drame aurait rencontré un tel écho s’il n’y avait pas eu tant d’occidentaux concernés ? On lisait récemment dans un quotidien qu’on assiste à une sorte de mondialisation de la solidarité et qu’au-delà même des européens qui ont trouvé la mort, une idée émerge, celle que la planète est solidaire, que face à des phénomènes naturels de cette ampleur - que l’on soit surdéveloppés ou sous-développés, qu’on soit de gauche ou de droite, que nous soyons noirs ou blancs - nous avons des problèmes communs. C’est très important et il convient maintenant de voir si cela se vérifiera par la suite.

Il faut observer aussi que cette solidarité est beaucoup plus celle des populations que celle des gouvernements : certains, au début, ont été très pingres, comme le sont encore ceux des états arabes - pétroliers compris - qui ne déboursent, eux, que quelques dizaines de millions quand ceux occidentaux chiffrent leur aide en milliards. Les gouvernements sont, de façon générale, très en retard par rapport à leur opinion publique. Les institutions européennes ont mis dix jours pour se réunir, et encore pour ne convenir que d’une aide très limitée.... qu’elles ont du ensuite surmultiplier face à l’élan populaire.

Et quand on voit les États-Unis jouer l’insupportable en commençant par former une coalition excluant l’Europe, puis quand on entend un Colin Powell proclamer que l’aide américaine “va donner au monde musulman, et au reste du monde, de prendre la mesure de la générosité américaine et d’apprécier les valeurs américaines en action”, on constate que la solidarité peut alors prendre une tournure détestable.

Les réflexes des politiques sont décidément fort tenaces. Espérons que l’homme les surmontera.

dimanche, 02 janvier 2005

À PROPOS DE MÉDIOCRITÉ

BILLET du 2/1/2005

“La France s’accommode de la médiocrité. Les français ne se rendent pas compte de la gravité de la situation réelle de leur pays”.

Voilà ce qu’on a pu lire dans une interview qu’a accordée tout récemment Mr Raymond Barre.

Chaque fois que Mr Barre écrit ou s’exprime - trop rarement à mon goût - l’on doit dresser une oreille attentive. Dans un passé récent, peu d’hommes politiques (De Gaulle, Mendès-France, pour ne citer que les plus marquants) ont eu, comme lui, le courage de leurs opinions, celui d’affronter l’impopularité, de dire des choses fortes en parlant non au nom d’un parti mais simplement de la France.

Il y a peu, l’on parlait déjà de “déclin” avec Baverez dans “La France qui tombe”. Plus récemment, Camdessus publiait son rapport : “La France qui décroche”. On peut toujours soupçonner Baverez d’avoir exposé une thèse un peu excessive (même si elle est lumineuse de vérité). Mais peut-on soupçonner aussi un expert comme Mr Camdessus, ancien patron du F.M.I. et ancien gouverneur de la Banque de France, dont le diagnostic est tout aussi sévère quand il dénonce la trop grande faiblesse de nos investissements, le poids excessif de notre dette, la persistance du chômage malgré que “l’on ait tout essayé” (et jusqu’au pire avec nos 35 heures obligatoires pour tous), le recul constaté de la France dans nombre de technologies de pointe (notamment les biotechnologies), la part ridicule de notre budget consacrée à la recherche, etc... ?

Un trait commun entre Mr Barre et Mr Camdessus : il y a en France un manque évident d’ambition et tout simplement parce qu’il n’y a personne pour en porter une. Il y a des gens en grand nombre qui ont des ambitions pour eux-mêmes, pour leur parti, pour leur classe sociale ; il y en a très peu qui ont des ambitions pour la France elle-même.

Mr Barre nous parle donc de la France et de la “médiocrité” envahissante. En des termes différents, il évoque à son tour le recul préoccupant de la place de la France dans le monde.

Il y a cependant, entre ces exposés, une différence importante des mots utilisés : l’un nous parle de “déclin” qui serait une sorte d’effondrement général de la société - et notamment de la société civile. L’autre, Mr Barre, nous parle de “médiocrité” qui vise davantage le monde politique, son manque de courage et son impuissance.

C’est donc un débat ouvert qui touche toute la classe politique, qu’elle soit de droite ou de gauche. Mais c’est surtout, aujourd’hui, un débat interne à la droite à qui on peut reprocher de ne pas aller assez vite ni de faire suffisamment. Il peut être intéressant et justifié qu’enfin on ouvre ce débat sur cette impuissance publique chronique que l’on observe chez nous un peu partout.

Pour écarter toute fausse solution, quand des chefs d’entreprise, ou des journalistes, reprochent aux hommes politiques de ne pas être assez courageux, ils ne prennent pas le problème à leur compte comme ils devraient le faire. Quand vous voyez un grand chef d’entreprise constatant qu’elle est boycottée par Green-Peace ou WWF, vous le voyez soudain devenir un grand communiquant “vert” de la première qualité qui soit. Quand un journaliste en “prime-time” voit une émission prendre des parts importantes de marché au détriment de la sienne, il change très rapidement de cap. Il n’y a pas davantage de directeurs de journaux qui ne soient totalement insensibles au nombre d’abonnés ou de lecteurs.

La notion de “courage“ est donc fonction du degré d’exposition que l’on a face à la vindicte médiatique. Quand on écrit, on a des lecteurs. Quand on est “politique”, on a des électeurs. Les hommes politiques seront-ils capables d’être plus courageux que ces chefs d’entreprises ou ces journalistes ? On le voit : la marge de manœuvre est des plus étroites.

Si cependant l’on veut aller plus loin et ne pas en rester à l’écume des événements, la question sous-jacente, et dont nous devons prendre conscience, est l’effondrement d’un modèle politique, celui du modèle d’action étatique, du modèle “républicain” (le nôtre) au sens du terme où celui-ci veut transformer la société civile au nom d’un “idéal supérieur” et ce au profit de l’émergence de ce que les anglo-saxons ou les USA ont fait depuis longtemps et que les libéraux français - tel Mr Barre - préconisent à leur tour : établir en lieu et place un État ayant la volonté de ne plus être un “transformateur” forcené de la société mais un “auxiliaire” qui l’accompagne dans sa nécessaire évolution.

Ce qui est complètement différent. C’est là qu’est l’enjeu du débat.

Ce que disait Baverez hier, ce que nous dit Camdessus ou aujourd’hui Raymond Barre - tous immenses visionnaires qui ont des idées beaucoup plus modernes de la société que nombre de “vieilles lunes” de premier plan du monde politique en vogue - tous nous disent, chacun à leur manière, de copier les états qui réussissent et, très précisément, ceux qui ne cherchent plus à transformer la société à marche forcée mais à s’adapter à la réalité, aux exigences du monde tel qu’il est. Libérer le citoyen, libérer les énergies pour mieux entreprendre et gagner.

Mais, derrière ce débat, il y a aussi un autre enjeu : est-on, en France, tout-à-fait en capacité d’abandonner intellectuellement le modèle républicain qui a tant façonné notre société ? Si cet État “auxiliaire” préconisé aujourd’hui pour nous faire rentrer dans la modernité et nous permettre ces conquêtes, si cet État-là est, probablement, le seul capable d’être à la hauteur des enjeux et des défis du monde où nous sommes, saura-t-on pour autant tourner totalement le dos à notre vieille tradition du modèle républicain et des habitudes qu’il nous a imprimées ?

Oui, il s’agit bien d’établir, en clair, une “économie de marché” car plus efficace et ce au moment où d’aucuns, très justement, s’inquiètent que “les français n’arrivent plus à s’en sortir” (François Bayrou, Match du 30/12/2004). Les signaux d’alerte sont tous au rouge.

Mais toute économie de marché, si l’on n’y prend garde, peut aussi se révéler être destructrice de richesses. Elle peut aussi susciter des injustices. D’où la nécessité d’établir parallèlement une certaine forme d’écologie, pas seulement une écologie naturelle mais aussi une écologie sociale. Il est donc difficile d’imaginer que l’État cesse soudain d’apporter une aide importante au profit des plus faibles. C’est ce qu’on appelle la “social-démocratie”.

Mais lorsque le recours à l’État au profit des plus faibles devient le recours généralisé pour résoudre tous les problèmes catégoriels - comme c’est le cas actuellement en France et comme le dénonce vigoureusement Mr Barre - il y a risque sévère de blocage et de retomber dans les errements connus.

Ce débat-là dépasse largement le clivage gauche-droite : il est un appel à une révolution de pensée en profondeur de notre société.