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lundi, 04 novembre 2013

À PROPOS DU "NOTRE PÈRE"

NotrePère.jpgCes jours derniers, l'attention des chrétiens de confession catholique a été attirée par une nouvelle traduction qu'on introduirait bientôt sur un passage - resté il est vrai toujours très controversé - du “Notre Père” : "et ne nos inducas in tentationem", traduit récemment, et assez curieusement, en "et ne nous soumets pas à la tentation", en accord œcuménique avec les églises sœurs (celles issues de la réforme ou celles orthodoxes). Ce qui laisserait entendre, à bien lire cette traduction, que c'est Dieu lui-même qui soumettrait le faible pécheur (que nous sommes tous) à la tentation, une façon de nous déculpabiliser nous-mêmes ! C’est pour le moins curieux.

Le hasard de mon existence m’a permis de côtoyer longuement, au milieu des années 40, le R.P. José Feder (SJ) alors qu’il résidait au Collège St Joseph (Lille) et que j’y étais moi-même pensionnaire (à presque plein temps puisque je ne retournais à cette époque dans ma famille qu’environ toutes les 6 semaines, rigueur des facilités très restreintes de déplacement de cette époque difficile).

J’évoque ici le souvenir de José Feder car ce jésuite était déjà alors très connu comme un bibliste exégète, traducteur érudit des textes hébraïques et latins auxquels il se référait constamment avec un grand souci de fidélité, auteur de nombreux ouvrages fondamentaux. Et le R.P. José Feder avait alors entrepris d’écrire un nouveau missel qu’il voulait “dépoussiéré” (c’était le terme qu’il utilisait) - travail énorme qui l’a occupé plusieurs années, ouvrage un peu pré-conciliaire dans son esprit - pour sortir des emphases du très officiel Dom Gaspar Lefebvre (1920) écrit dans un style qui commençait alors à dater quelque peu.

J’ignore en quelles circonstances le R.P. José Feder m’avait alors introduit, avec 4 ou 5 autres condisciples, dans un petit groupe de travail qui se réunissait régulièrement, le soir, au moins une fois par semaine dans son étroit bureau, petit groupe auquel il soumettait le résultat de ses travaux de traduction pour recueillir, peut-être, nos propres réactions à leur lecture. Et je me souviens très bien de ses interrogations d’alors sur ce passage du “Notre Père” qui le préoccupait particulièrement. Je me souviens qu’il exposait que la traduction du texte original grec (“eisphero”) se traduisait littéralement par “faire entrer”, ce qui impliquait la traduction de ce passage en “et ne nous fais pas entrer en tentation”. Traduction pas neutre du tout dans son esprit mais très différente de l’officiel “et ne nous laissez pas succomber à la tentation” en vigueur.

Je rapproche d’ailleurs cette traduction d’un livre devenu “rare” (et très recherché) que je possède encore intitulé “Nouveau paroissien romain très complet”, ouvrage daté de 1864, et ayant reçu à cette époque l’imprimatur de la hiérarchie. Je relève que la traduction de cette époque de ce passage était déjà : “et ne nous laissez pas succomber à la tentation”, formulation reprise ultérieurement par le Dom Gaspar Lefebvre. Dans un autre ouvrage ancien et "rare" (1891) que je possède aussi, une traduction différente (mais aussi couverte par l'imprimatur officiel) était cependant proposée : “et ne nous induisez pas en tentation”. Ce qui prouve que le débat sur cette traduction était déjà très ouvert.

On peut comprendre combien la traduction que proposait de faire publier José Feder dans son nouveau missel était innovante face à ces différentes variantes. Je comprends sa réflexion basée sur le texte grec initial qui lui commandait et balayait pas mal de travaux précédents.

Les circonstances du déroulement de mes études ont voulu qu’ensuite je sois éloigné de St Joseph pour gagner une autre institution. Quoique cette dernière soit encore tenue par des jésuites, je n’ai cependant jamais plus rencontré le R.P. José Feder (qui avait quitté aussi  la région du Nord) : je l’ai toujours regretté tant nos discussions avaient atteint, avec le temps, une richesse de réflexion que je ne soupçonnais pas et prolongeait nos soirées avec beaucoup de passion. Mais quand le "missel Feder" a ensuite été publié (début des années 50) avec l’immense succès que l’on sait, je me suis aperçu que José Feder était resté sur la traduction ancienne de cette strophe du Notre Père, probablement sur instruction de sa hiérarchie qui a du juger qu’un tel bouleversement était peut-être prématuré. Il a du, probablement, le regretter car il était homme de grande rigueur et de conviction.

Mais, aujourd’hui, quand je vois que la nouvelle traduction proposée serait : “et ne nous laisse pas entrer en tentation”, je regrette que le R.P. José Feder ne soit plus de ce monde : il aurait été certainement heureux de constater qu’il triomphe enfin, avec, parait-il, un avis non formellement opposé des autres églises sœurs qui salueraient aussi un progrès dans la conformité de cette nouvelle traduction avec les textes initiaux. Ce qui ne veut pas dire que le débat soit pour autant définitivement clos.

Je m’en réjouis donc ici pour lui et en hommage aux valeurs qu'il nous avait inculquées dans nos longues discussions vespérales dont la rigueur de réflexion m'a beaucoup marqué, encore aujourd'hui.

AMDG.

Commentaires

Réponse à un ami....

Un ami proche, voulant garder publiquement l’anonymat, m’écrit : “L'Église n'est pas un parti politique qui cherche à plaire. La vérité ne tolère aucune concession au mensonge et à la compromission, dont le père est Satan. L’Église catholique n'est ni démagogique ni populiste”.

Si j’entends bien que l’Église n’a pas pour vocation première de “plaire”, je suis cependant en désaccord avec ta vision un peu rigide. Et le fait que le nouveau pape François a été choisi au sein de la Compagnie de Jésus (jésuites) et non dans le vaste parterre des “papabiles” bien pensants est très significatif en soi d’une volonté de changement.

Ignace de Loyola, le fondateur de cette Compagnie, a toujours enseigné une certaine soif du dépassement, du meilleur, du plus courageux, soif traduite d’ailleurs dans son “Magis” (le “davantage”). Cette volonté de dépassement l’a conduit vers un autre état de vie, dans des décisions concrètes d’engagement personnel pour qui il importait d’aller davantage vers ce qui rendait honneur à Dieu plutôt que de se contenter de ce qui était seulement autorisé ou considéré comme “bien” et conforme aux règles établies par la tradition ou les écrits.

C’est à cette école-là qu’a été formé le pape François, et non celle des règles immuables écrites à une époque où il fallait alors qu’elles le soient. Et, depuis son élection, on voit où François veut aller. Ce n’est pas un hasard s’il a choisi comme son plus proche collaborateur un prélat (Mgr Parolin) qui a affiché tout récemment sa différence... sur le célibat des prêtres. Une révolution en soi ! Ce qui ne veut pas dire pour autant que tous nos prêtres pourront convoler demain matin en justes noces, mais c’est une ouverture d’esprit considérée hier encore comme impensable.

Je terminerai sur une anecdote personnelle qui illustre cet état d’esprit. Nous revoici dans les années 40 où j'étais jeune pensionnaire. Avant de rentrer dans des établissements dirigés par des jésuites, j’étais dans des pensionnats religieux “séculiers”. Le matin, c’était le lever vers 6 heures. On devait se diriger tout droit vers la pièce où on se débarbouillait et on gagnait aussitôt la chapelle pour entendre la prière matinale (dont pas une virgule ne changeait au fil du temps), suivie de la messe. La règle était d’y communier, donc d’être à jeun encore, une heure après notre lever. Les malaises de faim n’était pas rares chez les plus jeunes, mais c’était la règle et elle était intangible. (Je me souviens encore des recommandations pour nous laver les dents où il nous était interdit d’avaler la moindre goutte d’eau !). Mes parents ont eu ensuite la géniale inspiration de m’envoyer chez les jésuites, et je dois beaucoup à leur décision. Et là, j'y découvre qu’avant d’aller à la messe matinale, on passait d’abord au réfectoire pour avaler notre petit déjeuner, et on gagnait ensuite la chapelle pour entendre la messe et.... y communier, malgré l’absence du jeûne obligatoire imposé par la règle ecclésiale. Mieux : notre participation à la messe quotidienne n’était pas obligatoire et si l’un d’entre nous voulait s’abstenir d’y assister (c’était assez rare), nul ne songeait à lui reprocher. On lui recommandait seulement tout au plus de profiter de ce “temps libre” dans la lecture ou la réflexion personnelle. Je me souviens de l’effarement de mon curé paroissial devant tant de libertés prises dans cette éducation religieuse ; mais, intelligent, il “comprenait”, sans désapprouver pour autant.

C’était bien là, déjà, l’esprit d’Ignace de Loyola qui soufflait. Et le Pape François a bien reçu ce même souffle considéré, alors, comme quasi sacrilège. Comme José Feder voulait rendre aussi le “Pater noster” plus conforme à son esprit initial et non aux règles bien établies et écrites.

C’est pourquoi, cher ami qui m’écrit, je ne partage pas ce rigorisme que tu me présentes, issu d’un temps qui n’est plus le nôtre.

Avec toute mon amitié toujours partagée.

Écrit par : François VAN DE VILLE | lundi, 04 novembre 2013

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