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mercredi, 17 novembre 2010

À PROPOS "DES HOMMES ET DES DIEUX"

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Je ne suis pas un cinéphile très fidèle : je ne suis pas de ceux qui se précipitent dans les salles obscures dès qu’une nouvelle affiche racoleuse paraît sur des panneaux d’annonce. Il m’a suffi cependant de voir à la télévision quelques brèves images du film de Xavier Beauvois “Des hommes et des dieux” pour y être irrésistiblement attiré.

J’ai appris que je n’étais pas seul : ce film est en passe d’être un immense succès commercial - ô le vilain mot ! - approchant les records de fréquentation de “La grande vadrouille” ou du plus récent “Bienvenue chez les ch’tis”.

Ce film est pourtant à l’opposé du genre comique où l’on se déplace généralement pour se détendre. Que s’est-il donc passé ?

Ce film évoque, on le sait, cet assassinat, en 1996, par des membres du G.I.A. algérien, de sept moines trappistes reclus dans un monastère au milieu du désert de Tibhirine, en plein Maghreb. Il n’évoque pas ici cette horrible tragédie par elle-même mais la réflexion d’hommes face à une mort dont ils pressentaient le risque grandissant dans cette Algérie en pleine guerre civile. C’est l’histoire d’un lent cheminement vers une mort consentie de plein gré.

J’ai rarement vu, j’allais dire vécu, un film aussi dense. Dense, mais sobre à la fois, un film contrastant totalement par rapport à notre monde d’aujourd’hui, monde qui, on le constate, est un torrent, un charivari de couleurs et de bruits.

Ce film a pourtant bien été tourné en couleurs : mais sa couleur dominante est le noir et le blanc, les moines portant ici, et généralement, une coule blanche qui laisse une trace sur la tonalité des images.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’au théâtre, ou au cinéma, la couleur des habits monastiques joue un rôle aussi pressant : on se souvient peut-être des “Anges du péché” (1943) de Robert Bresson (tombé dans l’oubli et qu’on ne voit plus guère qu’en cinémathèque), ou encore l’extraordinaire “Dialogue des Carmélites”, film inspiré du roman de Georges Bernanos (1951), film dont l’histoire est si proche du drame de Tibhirine, histoire de ces religieuses de Compiègne, lors de la Révolution française, face à l’échafaud qui leur était promis dans les heures à suivre.

Le parallèle entre cette œuvre de Bernanos et le film de Xavier Beauvois est étonnant par la similitude des situations, entraînant une même profonde réflexion.

Mais, au-delà des qualités formelles de notre film, l’on voit se dérouler un genre de vie que les gens d’aujourd’hui ne connaissent plus, un mode de raisonnement qui dépasse l’entendement de nos quotidiens. C’est probablement ce qui frappe le plus dans ce film, ce raisonnement qui fait que des hommes libres de leur choix, plongés dans la nuit des incompréhensions, choisissent de prendre pour seule arme le “livre” (commun aux religions judéo-chrétiennes comme à la religion musulmane), quand d’autres prenaient des armes pour tuer. Ceci dépasse tout entendement commun quand on pressent un danger si proche.

Que l’on soit croyant ou pas, se développe dans ce spectacle une certaine idée de l’Amour, l’Amour don de soi, totalement gratuit, sans rien en attendre en retour.

Le succès de ce film est bien une sorte de paradoxe en soi : un film qui parle surtout d’Amour, d’Amour non instrumentalisé, qui parle de sens et non de morale, en total décalage avec nos réalités quotidiennes. Le spectacle de la vie de ces moines, de leur mode de pensée, est aux antipodes de notre société, celle qui a vu même surgir ces dernières années un certain “bling-bling” ambiant.

Nous vivons aujourd’hui dans une société qui valorise les paillettes, la “Star Académie”, l’argent, la notoriété, tout ce qui est superficiel et brillant. Et ces moines de Tibhirine représente tout l’inverse de cette société.

Ceci rappelle un peu le succès d’un pape, Jean-Paul II, pape rigoriste et dont le discours était aussi en parfait décalage avec les réalités : son succès sur les foules ne s’est cependant jamais démenti. Un autre paradoxe encore.

Ceci révèle, selon moi, qu’il existe un profond désir de spiritualité  dans le monde actuel, besoin dans les deux sens qui n’est pas plus satisfait par une morale pourtant omniprésente, que par la politique.

On m’a narré une anecdote, celle qui soutient qu’en Mai 1968, quand on voulait détendre les étudiants, on leur parlait de religion, et quand on voulait les passionner, on leur parlait de politique. On affirme qu’aujourd’hui, c’est exactement l’inverse  qui se passerait !

J’ai appris aussi, qu’en France, il parait encore aujourd’hui, chaque année, 1.400 livres parlant de Dieu et/ou de religions. C’est un signe.

Notre société serait-elle à la recherche de ce qu’elle n’a pas, serait-elle en recherche de spiritualité ? On peut se poser la question.

Mais, au-delà de ces considérations, j’en reviens à notre film. Ce qui m’a le plus frappé, ce sont ses silences, des silences à l’état pur, des silences qui pénètrent au plus profond de vous et vous interpellent en même temps. En silence. Et sur des images en plans longs, serrés et profonds qui vous marquent.

Ce qui manque le plus, je crois, aux hommes d’aujourd’hui pour se comprendre, c’est de savoir s’écouter. Et, pour s’écouter, le silence est une nécessité absolue, un préalable incontournable.

Le hasard m’a valu d’être en relation, peu de temps après cette tragédie, avec la famille d’un de ces moines martyrs, le Frère Bruno. J’ai compris cette vocation, née dans une famille nombreuse, très pratiquante, issue du centre de la France. J’ai été frappé par la totale sérénité de ces gens simples et chaleureux, face à cette tragédie du martyr subi par l’un des leurs. Leur foi était intacte et cette mort était pour eux une sorte de don de l’Amour à la vie, de celle qui ne périt pas. Ils n’étaient pas dans l’affliction mais dans une sorte de joie partagée. Cette rencontre, tout-à-fait fortuite avec cette famille, m’avait aussi beaucoup marqué.

On ne peut taire de telles rencontres, celle avec un film admirable, celle avec des dialogues aussi denses de richesse et de sens, celle avec des personnages qui vous portent au-delà de nous-mêmes, bien loin de notre condition quotidienne.

René Guitton a écrit un livre sur cette tragédie “Si nous nous taisons, les pierres hurleront”. C’est le prolongement de cette longue attente d’hommes libres de leurs choix, avant d’être appelés vers un cruel destin dont ils n’ignoraient rien.

Cette rencontre, ces rencontres, ont été pour moi un grand moment d’exception.

Il me fallait vous le dire.

 

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