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jeudi, 22 octobre 2009

À PROPOS DE LA PLUME ET LE MINISTRE

BILLET DU 22 OCTOBRE 2009

J’ai longtemps hésité à aborder ici la question qui s’est posée récemment à nombre de français : peut-on nommer à de hautes responsabilité de l’état une personnalité qui, pour en avoir lui-même cédé dans son passé à la tentation, aurait témoigné de son indulgence face à l’une des pires perversités qui soient : la pédophilie ?

Le trouble que peut provoquer une telle question est certain. Il nécessite un peu de recul pour dire et en juger. Si jugement, d’ailleurs est permis.

LA PERSONNALITÉ DE FRÉDÉRIC MITTERRAND

La personnalité de Frédéric Mitterrand - puisqu’ici c’est de lui dont je parle - est pourtant séduisante. Écrivain sensible non dépourvu de talent, cinéaste délicat (on se souvient de sa “Madame Butterfly” sur les écrans, un pur chef-d’œuvre), homme ayant une grande connaissance des médias pour les avoir tous pratiqués avec habileté, producteur, réalisateur, chroniqueur, sa nomination au ministère de la Culture était une chance réelle : enfin un homme de culture dans un fauteuil où on n’a vu que trop défiler des personnages falots et transparents, choisis le plus souvent au gré des nécessités des grands équilibres politiques que de leurs connaissances en matière culturelle.


 


mitterrand.jpg Pour ma part, je me félicitais de ce choix judicieux : enfin ce ministère allait, peut-être, retrouver un peu d’un éclat qu’il n’avait que trop perdu.

Puis, tel un éclair que nul n’attendait, ce coup médiatique de Mme Le Pen sur les écrans de télévision pour rappeler que, voici plusieurs années, Mr Mitterrand avait publié un ouvrage où il narrait complaisamment ses aventures sexuelles marchandées en Thaïlande.

À cette époque, le livre n’avait suscité aucune vague : tout au contraire, certains avaient même salué le courage d’une telle relation de faits sordides que toute morale - même la plus blasée - réprouve. Et, en effet, il fallait une certaine audace d’une telle franchise jetée en pâture à des lecteurs non affranchis.

Sitôt cette révélation très médiatique, on a vu s’élever tous les censeurs d’un soir, même chez les propres amis de la famille politique de Mr Mitterrand.

DÉMISSION ?

“Démission !” a-t-on jeté ici ou là. "Pas question" de garder comme ministre un tel personnage dont le visage devenait odieux et digne d’être livré à l’opprobre publique !

Si nous étions dans un autre pays que la France, notamment aux U.S.A., cette démission se serait imposée sur le champ : on ne connaît que trop le caractère pointilleux de ces civilisations puritaines qui disent en même temps la morale, alors qu’en secret ils n’hésitent pas de la bafouer tout autant. Une forme comme une autre d’hypocrisie bien-pensante qui donne bonne conscience à la meilleure société exposée en vitrine de la Nation.

En France, les réflexes sont différents. La démission n’est pas le réflexe que l’on met spontanément en avant. Ce d’autant qu’aucune action judiciaire n’était ouverte contre cet auteur soudainement rendu coupable.

Il faut reconnaître que, face à la vague qui menaçait de l’emporter, Mr Mitterrand a agi avec une certaine habileté, ébranlant même plusieurs de ses détracteurs, lesquels se sont retrouvés soudain en position de défense face à certaines de leurs déclarations trop conventionnelles.

VIE POLITIQUE ET VIE PRIVÉE

Cette “affaire” met donc, une fois de plus, en opposition la logique de la vie politique à celle de la vie privée. Et il aura suffi d’une phrase - une seule, celle de Mr Mitterrand sur l’affaire Polanski - pour que celui-ci voie sa vie basculer. Car, même s’il ne démissionne pas, soutenu en cela par son “auteur” - Nicolas Sarkozy qui l’a projeté à cette avancée sur la scène politique - cette affaire laissera quand même des traces, y compris dans sa vie privée. C’est un tourbillon d’une extrême violence qui révèle combien la vie politique peut être impitoyable et tenter de vous briser.

LA CULTURE DE L'AUTODAFÉ

Pour ma part, je n’ai pas la culture de Mme Le Pen, celle des autodafés. Il n’appartient à personne de renier, voire brûler ce qu’a écrit un auteur.

Quel écrivain ne se s’est un jour inspiré dans sa nouvelle, ou dans son roman, de la vie des individus dans leur quotidien, avec leur part inévitable de turpitudes ? Celles-ci, dans leur narration, apportent même souvent le sel nécessaire pour lui donner une grande part de son intérêt, voire lui assurer son succès littéraire.

Si Gide ou Montherlant étaient toujours de ce monde et avouaient aujourd’hui ce qu’ils ont fait eux-mêmes, ils seraient passibles des tribunaux. Wilde est passé lui aussi par l’épreuve de la prison pour de simples faits bien moins graves. Faut-il pour autant condamner et jeter ces auteurs aux gémonies ?

Ce qui, là, est un atout pour un écrivain devient, ici, une objection - j’allais dire une abjection - pour un homme public.

QUELLE EXEMPLARITÉ ?

On attend de fait que l’homme politique soit exemplaire. Mais de quelle exemplarité parlons-nous ? Doit-il être exemplaire au sens qu’il soit sans tâche et inattaquable ? Dans ce cas un examen au microscope révélerait que les hommes politiques ne sont pas inattaquables, y compris sur le plan sexuel où ils ont souvent des vies assez compliquées et peu exposables en public. Ou bien l’homme politique doit-il être exemplaire au sens de la sincérité, de l’honnêteté, voire même de sa capacité de repentance ?

Je pense que Mr Mitterrand est plutôt “exemplaire” (je mesure le mot) dans cette seconde catégorie-là, de celle qui assume sa part d’ombre et témoigne de sa profonde humanité, avec ses faiblesses avouées.

L’homme politique n’a pourtant pas droit à une particulière immunité. Mais l’on mesure le fossé qui sépare l’homme de la rue, habitué à une certaine indulgence pour celui qu’il croise dans son quotidien, professionnel ou familial, et l’élite auquel ce même homme de la rue est peu enclin à admettre ses éventuels travers.

Mais quand on sait qu’à partir d’un cas particulier les français sont naturellement portés à légiférer, moraliser, philosopher sur la société toute entière en y mêlant tout ce qui l’environne, on mesure ce qu'est le risque de faire partie de l’élite publique qui, elle, s’expose à  ces aléas et sur lesquels elle a si peu de prise.

Le métier de politique n’est pas du tout un métier comme un autre. C’est une haute exigence qu’embrasse celui qui s’y engage. Une sorte de sacerdoce où il doit faire don de sa vie privée.

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