Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 06 février 2008

À PROPOS DU MÉTIER D'ENSEIGNANT

BILLET du 6 FÉVRIER 2008

467f6f1a510133479927d1c486dda35a.jpg

Le rapport de la Commission Pochard sur l’évolution du métier d’enseignant évoque, entr’autres propositions, la “prise en compte de la performance dans le déroulement des carrières des professeurs”.

On peut imaginer l’inquiétude que cette formulation a pu éveiller chez nos enseignants dont le métier est devenu, aujourd’hui, si difficile. Qu’est-ce que cela veut dire ?

En fait, s’il s’agit de payer les professeurs “au mérite”, il n’y a rien de bien nouveau, car cela existe déjà : les professeurs ont des promotions, ils changent d’échelons et ils gagnent progressivement plus en fonction de plusieurs critères, dont l’ancienneté et le mérite, et ce selon un système de notation bien établi.

À propos d’ailleurs de ce système, on observe curieusement que les notes attribuées sont comprises généralement entre 18 et 20 (sur 20), et pratiquement jamais en dessous de 18. Alors qui obtient 18 sur 20 pourrait considérer avoir une excellente note alors, qu’en fait, c’est pratiquement l’équivalent de zéro, le bonnet d’âne. Moi-même, élu pendant plusieurs années en charge du personnel d’une collectivité publique de plus de 3.000 agents, cette façon de noter m’avait frappé de stupeur. Mais on ne change pas “comme çà” les habitudes de l’administration. Sauf que, dans l’Éducation, il y a, à côté de ces notes administratives, celles données par le rectorat qui, elles, sont comprises plus raisonnablement entre 7 et 20.

UN SYSTÈME DE NOTATION INUTILE

Donc le système, aussi perfectible qu’il soit, existe. Sauf.... qu’il ne sert pas à grand-chose.

On entend donc régulièrement, surtout dans l’électorat de droite : “Il faut payer les professeurs au mérite”. Voilà l’exemple type d’une mauvaise réponse à une bonne question : il n’y en effet aucune raison pour qu’on n’évalue pas un service public, un service qui est du à tous les citoyens. Et on peut exiger que celui-ci soit performant. Comme ses agents.

Mais la bonne question, c’est : “Comment évaluer un service public ?”. Le problème est de savoir si on doit appliquer au service public les critères d’évaluation qui sont ceux du privé.

Or, on ne le peut pas.

Pour expliquer cela brièvement, prenons l’exemple d’une entreprise privée : plus elle a de clients, meilleur cela est pour elle. Mais, dans le service public, c’est exactement l’inverse : plus vous avez de “clients”, plus vous avez de délais, plus vous avez de contraintes et plus cela devient difficile à gérer. Donc le service public ne fonctionne pas comme une entreprise privée.

Dans le privé encore, si vous instaurez un système de notation, si un employé ne donne pas satisfaction, on peut toujours s’en séparer. Dans le public, non.

Qui peut donc imaginer que, parce qu’on va mal noter un professeur, ou qu’on va le priver d’une partie de son salaire, il va devenir meilleur pédagogue ? Devant une telle évidence, que peut-on faire ?

On pourrait aussi suggérer de faire non plus des évaluations individuelles, mais collectives. C’est-à-dire de l’établissement tout entier. Ou encore de toute l’équipe pédagogique d’une même classe. Ou d’une même discipline. Et, au cours d’une réunion - avec ou sans les parents d’élèves - on exposerait clairement ce qui ne va pas, on examinerait les résultats constatés et on remettrait en cause méthodes et équipes collectivement.

On pourrait aussi envisager de donner plus d’autonomie aux chefs d’établissements. Par exemple, leur permettre de distribuer des primes à des enseignants qui rendent plus de services que d’autres : il n’est pas normal qu’on ne rétribue pas le mérite de certains enseignants qui, manifestement, s’engagent plus que d’autres.

Donc, on le constate, le système du privé ne peut pas fonctionner dans le public. Et puis on peut, par ailleurs, s’interroger : pourquoi ne pas payer aussi les médecins aux résultats de leurs traitements ? Les avocats au nombre d'acquittements qu’ils obtiennent. Etc...

Il y a là, chez ceux qui ne parlent que de la rémunération au mérite dans la fonction publique, une sorte de crétinisme managérial qui s’est imposé à la société toute entière et qui en devient ridicule. Il faut cesser ces discours hors des réalités.

"LA" GIFLE

Je vais ici, pour démontrer un peu plus la difficulté de l’exercice, ouvrir une rapide parenthèse à propos de “la” gifle. On sait cette “affaire” d’un professeur qui, venant de se faire provoquer devant toute sa classe par un de ses élèves qui l’avait gratifié de “connard”, lui a renvoyé aussitôt une gifle. Et ce professeur s’est retrouvé arrêté par des gendarmes, puis mis en garde à vue, et même suspendu par sa hiérarchie (qui a même hésité à blâmer sévèrement l’élève), en attendant d’être traîné devant un tribunal. Mais que font les syndicats d'enseignants ?

Dans quel monde vivons-nous ? Surtout quand on sait que cet élève insolent est le fils d’un gendarme, métier où on cultive par excellence le respect de l’ordre. Ce gendarme est certainement fort respectable dans l’exercice de ses fonctions : mais désolé, il n'est qu'un très mauvais père. Si moi-même un de mes enfants avait traité son professeur de “connard”, ce n’est pas une seule gifle que je lui aurais administrée mais une “tournée” pour qu’il se souvienne longtemps du respect que l'on doit à toute autorité.

Oh, certes, la gifle administrée par ce professeur dépasse ce qu’il est aujourd'hui convenu. Mais, qu’auriez-vous fait à sa place, sans risque de perdre toute autorité dans votre classe et d’être professionnellement “fichu” ?

Et quant à l’administration judiciaire, quelle serait la réaction d’un juge si on venait à le traiter de “connard” dans l’exercice de ses fonctions ? Je crains fort que la sanction entraînée irait très au-delà d’une simple gifle.

Tout, dans cette “affaire”, est démesuré. C’est un vrai fait de société, révélateur de l’état de délitement de l’autorité où nous sommes.

SAUVER LE MÉTIER D'ENSEIGNANT

Le métier d’enseignant est donc devenu aujourd'hui très difficile : il va même jusqu’à comporter des risques d’intégrité physique. Et son autorité morale est de plus en plus souvent contestée.

Il faut comprendre ce que c’est qu’une classe : si la classe devient un rapport physique à 1 contre 25 ou 30 ; si, de surcroît, les parents d’élèves ne soutiennent pas l’autorité du professeur, s’ils ne réalisent pas que c’est même leur propre autorité qui sera ensuite mise en cause, ou encore l’équilibre des rapports entre les adultes et enfants, la situation devient sans issue.

Me revient ici le souvenir d’une autre gifle qui est restée célèbre : c’est celle que François Bayrou a administrée à un jeune qui lui faisait les poches. Toute la France a applaudi. Y a-t-il deux poids, deux mesures selon qu’on est célèbre ou simple professeur en province ?

On viendra nous dire ensuite que, dans l’enseignement public, nous avons une grave pénurie d’enseignants alors que l’école privée les attire en grand nombre. Et cet enseignement public est souvent contraint de recruter les plus médiocres des promotions qui sortent des écoles de formation. J’avais déjà traité ce sujet il y a de nombreux mois : rien n’a changé depuis. On ne contribue pas actuellement à tarir cette tendance qui devient gravissime pour l’avenir même de l’école publique.

Enfin, par dessus le marché, un rapport (Attali) propose aujourd'hui de faire noter les professeurs par les élèves et leurs parents, et on les met ensuite en examen quand ils se font insulter par quelques connards d’élèves. Au fou !

Il faut renverser d’urgence cette déviance. Il faut soutenir les professeurs : ceux-ci ne sont plus suffisamment reconnus dans la société d’aujourd’hui, laquelle ne fonctionne qu’au fric, à la notoriété, au “people”. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le “bling-bling”..., dont l’exemple aujourd’hui vient de haut.

Il est devenu plus qu’urgent d’en prendre conscience.

Les commentaires sont fermés.