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jeudi, 11 janvier 2007

À PROPOS DE LA DÉCISION en POLITIQUE

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BILLET du 11 JANVIER 2007

Aussi loin remonte notre mémoire ou l’imagerie populaire - voire aussi la littérature de nos plus grands auteurs - on a toujours connu ces hommes et ces femmes réfugiés sous des ponts, dans les recoins d’une porte ou sur une bouche de métro et exposés à toutes les intempéries. Parfois même au risque de leur vie quand les nuits étaient par trop froides.

En 1954, une jeune prêtre - l’abbé Pierre dont on découvrait le nom - a ébranlé l’opinion française sur le sort de ces malheureux. Depuis, inlassablement, il a consacré son ministère à vouloir leur venir en aide, cherchant même aussi à leur rendre un peu de dignité en créant une structure - Emmaüs - susceptible de donner un emploi à certains d’entr’eux.

Depuis, d’autres associations se sont aussi créées : toutes n’ont cessé de crier le scandale de ces situations et se sont tournées pour cela vers les pouvoirs publics pour les dénoncer. Mais jusqu’ici sans grand succès : ces pouvoirs publics restaient totalement sourds. Et dès lors que les rigueurs de l’hiver s’estompaient un peu....

Et voici que soudain, il y a quelques semaines, une nouvelle association inconnue, mais portée par la voix d’un grand comédien français - Jean Rochefort - est parvenue à mobiliser tous les médias, s’emparer d’Internet : contre toute attente, le problème des sans-logis est devenu une affaire nationale, faisant sortir les ministres de leur torpeur, projeter dans l’urgence - voire la précipitation - de nouvelles dispositions légales, promettant jusqu’à l’inimaginable.


Il est vrai que nous sommes à quelques semaines d’élections majeures et que, dans ces périodes, on réveille jusqu’aux promesses totalement oubliées par le candidat sortant : n’avait-il pas fait campagne contre l’exclusion et la fracture sociale ? Après 12 années d’un oubli devenu coupable, il y a de ces circonstances qui rendent les choses plus urgentes : en quelques semaines il fallait que soit fait ce qui n’avait pas été entrepris pendant 12 ans !

Qui pouvait prévoir un tel revirement ? Qui n’a pas été surpris par ce mouvement d’une ampleur inconnue et ses conséquences ? Pourquoi aujourd’hui quand, depuis des décennies, ces situations ne cessaient d’être dénoncées ? On reste perplexe.

D’autres avaient pourtant déjà parlé de ce problème : Fabius dans son programme, Sarkozy aussi un peu. Mais cela n’avait suscité aucun émoi particulier.

Dans quelques années, on ne manquera pas d’étudier ce phénomène et d’expliquer comment une situation, vieille d’innombrables décennies, soudain “prend”, contre toute attente. Quels mécanismes ont agi ?

On constate à cette occasion, et au travers de ce fait, que les plus grands événements politiques ne sont plus le fait des politiques mais le fait de la société civile. Il n’y a pas de dépolitisation de la société mais naissance d’une autre forme de politisation. On ne sait pas, à terme, ce que cela va donner - et je suis, quant à moi, assez réservé sur cette autre forme de politisation - mais il est vrai que les voies habituelles de circulation des idées politiques ont été, ici, complètement obstruées au profit d’autres et au détriment des politiques eux-mêmes dont c’était pourtant le rôle et le métier.

Toute l’histoire politique moderne, depuis la Révolution française, a été réglée sur un agenda dont les thèmes étaient fixés par les seuls politiques. Et quand un événement de rue surgissait, on évoquait aussitôt les problèmes économiques, les questions de l’industrie, de compétitivité, d’équilibres financiers, de géo-politique, etc.... On ne parlait pas de sujets de la société elle-même.

Pendant des siècles, les familles ont ainsi été sacrifiées à la raison d’état (la guerre d’Algérie ou le Vietnam en ont été les derniers avatars). Mais, depuis 30 ans, les choses changent : on assiste à un renversement dans le rapport entre la vie privée et la vie publique. Aujourd’hui la politique est entièrement au service des familles et on attend du politique qu’il soit l’instrument d’épanouissement de la vie privée. De ce fait, les sujets montent des familles, ils partent du bas et vont vers le haut et les politiques les découvrent ensuite avec surprise : le creuset d’écriture des agendas politiques n’est plus le même. C’est un événement considérable. Une vraie révolution.

Dans le cas de nos sans-abris, on constate la victoire de l’opinion sur le politique et ce au travers de l’image de ces tentes alignées au long d’un canal, surtout réputé jusqu’ici pour son “atmosphère” d’un célèbre “Hôtel du Nord” immortalisé sur les écrans par Marcel Carné.

Nous voici loins du mépris affiché en son temps par le Général De Gaulle quand il évoquait avec condescendance “l’intendance” (qui ne pouvait que “suivre” le politique).

Même quand nos candidats à la prochaine présidentielle ont évoqué dans leurs discours un vrai “droit au logement”, on les a aussitôt taxés de démagogie. Et, aujourd’hui, les choses ont soudain changé : l’opinion est passée par là. Ils ne parlent plus à la France mais aux français. On n’évoque plus les grands sujets (la République, la Nation, la Patrie, la Révolution) au nom desquels on sacrifiait hier les familles, mais on parle aux français des questions qui les touchent dans leur quotidien.

C’est fort bien ; mais on ne sait plus de quel côté çà va partir.

On voit aujourd’hui un projet de loi qu’on fabrique en moins d’un mois (même s’il mijotait depuis longtemps dans les ministères) : il y a bien eu renversement d’initiative. Il y a ensuite propagation d’une idée via Internet qui rallie des populations précédemment peu mobilisées.

Ou bien c’est de la poudre aux yeux. Ou bien c’est une révolution. Ou les deux à la fois. Et tous les politiques, à de rares exceptions près, de s’y accrocher sans trop savoir où cela les conduit.

En deux siècles, la République a apporté deux droits fondamentaux : l’accès à l’Instruction et le droit à la Santé. On se propose aujourd’hui d’ajouter le droit (opposable) au logement, comme hier on a inscrit dans notre Constitution le droit au travail. (Et nos 4 millions de chômeurs ?).

Les choses ne sont pas si simples : si on passe de l’hébergement à un véritable logement, c’est-à-dire de quelque chose de provisoire à quelque chose de définitif, peut-on maintenir la gratuité ? On peut en douter. Il va donc falloir non seulement construire des logements en multitude mais aussi assurer des revenus à des populations qui n’en ont pas toutes, donc leur trouver un emploi. Et que faire de ces autres populations plus marginales, ravagées par les méfaits de l’alcool, de la drogue, de la perte de tous repères, l’absence de formation, et dont on peut douter de leur capacité d’insertion dans le monde du travail

Le seul fait positif sera d’accroître davantage le rythme de construction de logements sociaux. Mais la démocratie d’opinion ne résoudra pas pour autant le problème de fond de ces populations.

Qui, demain, va devoir décider ?

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