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mercredi, 11 octobre 2006

À PROPOS DE LA REPENTANCE

medium_Repentance.jpgBILLET du 11 OCTOBRE 2006

Curieuse maladie que celle qui semble avoir frappé nos sociétés et qui nous installe dans une sorte de mauvaise conscience et de culpabilité à propos de notre passé.

La lecture du récent essai de Pascal Bruckner - “La tyrannie de la pénitence” (Grasset) - est, à ce sujet, particulièrement intéressante.

Ce n’est pas du tout un livre de plus d’un de ces déclinologues comme il s’en découvre tant aujourd’hui : au contraire, c’est un livre tonique, parfois drôle et souvent plein d’humour.

On se souvient d’un précédent ouvrage de ce même auteur - “Le sanglot de l’homme blanc” - qui était déjà une charge sans complaisance contre les errements des pensées tiers-mondistes, sorte de contre-culture occidentale qui trouvait des partisans fervents au sein des intelligentsias occidentales. Il y dénonçait alors cette sorte de masochisme de nos sociétés qui se couvrent "la tête de cendres" en évoquant, par exemple, la colonisation.

Depuis cette dénonciation, on a eu droit encore à la volonté de certains de vouloir substituer une sorte de nouveau génocide prenant la place de celui des juifs ; un débat sur l’esclavage avec cette conclusion - totalement stupide - de Mr Chirac d’instituer une “Journée de l’esclavage” ; un débat sur la loi Taubira qui insulte la mémoire de l’œuvre civilisatrice de la France en la caricaturant en une sorte de machination de négriers ; ou encore cette initiative de Benoît XVI présentant, lui aussi, des excuses.

L’Occident est ainsi sans cesse invité à la haine de lui-même. Et au lieu d’être fiers de notre passé, malgré quelques inévitables ombres, il nous faudrait désormais en avoir honte. Çà en devient outrancier.

Il y a pourtant aujourd’hui plus d’esclaves dans le monde qu’au 18° siècle. Cet esclavage, ce n’est plus dans le monde occidental qu’il existe et que des femmes, des hommes ou des enfants sont exploités : c’est le plus souvent chez ceux-là mêmes qui dénoncent aujourd’hui l’esclavage de l’Occident pour mieux masquer celui qui perdure dans leur société.

Et nous, au lieu d’être fiers de ce que nous avons fait, d’avoir été capables d’abolir l’esclavage, de mettre en place les Droits de l’Homme, d’anéantir deux grands totalitarismes qui voulaient le rétablir, d’être la seule civilisation capable de s’auto-critiquer, eh bien non : on doit entrer, selon certains apôtres de cette auto-flagellation, dans une sorte de haine de soi et de honte de toute notre histoire et de notre passé.

L’essai de Pascal Bruckner n’est pas du tout le discours habituel de la droite (son auteur est de gauche !), mais plutôt l’analyse de ce passage de quelque chose qui est sain et juste - et qui est de l’auto-réflexion - vers la haine de soi et la repentance érigée en système politique et moral.

Cette analyse s’adresse évidemment aux occidentaux mais, prioritairement, aux anciens pays colonisés. Et au bout du temps d’une génération où l’on a permis à ces pays d’accéder à leur indépendance, la colonisation n’est plus une excuse : lorsque, par exemple, Mr Bouteflika, chaque fois qu’il rencontre une difficulté en Algérie, ressort aussitôt la colonisation et ses “horreurs”, c’est un peu facile, si ce n’est léger. Que les historiens fassent toute la lumière sur la colonisation est une chose, mais que les chefs d’États africains prennent eux aussi prétexte de la colonisation pour excuser leur impéritie, leur corruption, leur incapacité à relancer l’économie de leur pays ou enrayer les grandes pandémies qui ravagent leurs populations, c’est parfaitement inadmissible. Et çà, il faut le dire haut et fort.

Il est aussi un autre aspect qu’il faut évoquer : donner mauvaise conscience n’est jamais bonne conseillère. Cette repentance à jet continu non seulement ne nous donne pas plus d’éclairage sur le présent mais, en nous fascinant sur le passé, nous empêche même d’être lucide sur le présent.

Je lisais, il y a peu de jours, un (excellent) article paru sur la “tolérance”. Il expliquait qu’il y a deux conceptions de la tolérance : • l’une c’est la tolérance habituelle, c’est le droit de parler de tout et de critiquer tout. C’est la tolérance au sens du libre examen, dans la grande tradition du rationalisme et des lumières, etc..... • l’autre est cette forme de tolérance qui est en train de naître et, sous prétexte qu’il ne faut pas "froisser les opinions des croyants" (quelle que soit leur croyance), interdit aux gens de parler de quoi que ce soit. C’est de cette façon que naît "l’affaire Renecker", après celle de Benoît XVI, des caricatures danoises, etc.... On a même censuré Mozart !

Et aujourd’hui, au nom d’une conception imbécile de la tolérance, on laisse se juxtaposer des opinions tout autant imbéciles, sectaires, stupides et non contrôlées. Et c’est de cette façon qu’on passe de la "République des lumières" aux communautarismes de l’obscurantisme. Et ce sous l’aval de l’État lui-même qui nous parle de “repentance” et nous institue même une “Journée de l’esclavage” ! Une décision de Mr Chirac qui est un vrai désastre : au lieu de dire “voilà, on a fait jadis des choses qui n’étaient pas bonnes, mais nous avons eu le courage d’en sortir et de critiquer”, on va enseigner dans toutes les écoles de France que nous sommes tous coupables et que nous devons tous nous “couvrir la tête de cendres”.

La tolérance, ce n’est pas s’imposer les uns aux autres de ne rien dire, c’est de s’autoriser à dire des choses qui peuvent être dures, voire pénibles, et de les accepter. Le courage, ce n’est pas de dire du mal de ses ennemis mais de savoir remettre en question ses amis chaque fois qu’il le faut.

(Cette vérité-là, on ferait de la méditer plus souvent en politique. Mais c’est là un autre débat)

Il nous faut donc dire, même à nos amis, que cette espèce de fond de commerce anticolonialiste, çà suffit. Il est urgent de changer de langage.

Pour autant, critiquer la repentance (comme je le fais ici), çà ne vaut pas dire critiquer la lucidité du regard sur le passé. Mais elle doit être totale. Quand on voit qu’on a fait une sorte de procès à un célèbre dictionnaire pour avoir voulu définir le mot “colonisation” comme la “mise en valeur d’un territoire” - ce qui est la stricte vérité - on est dans une sorte de cabotisme.

Il faut être très attentif. Nous risquons d’avoir finalement deux sentiments aussi absurdes l’un que l’autre et qui pourraient se superposer : le premier serait une sorte de "nostalgie" sans objet du passé qui nous empêcherait de regarder l'avenir ; l’autre serait une sorte de "mauvaise conscience" permanente qui nous paralyserait.

Qu’on regarde d’un peu plus près : il n’y a pas en France une seule famille, y compris dans l’immigration, qui, dans sa lignée, n’ait été victime du passé. Qu’arriverait-il si demain les protestants, ou les juifs, se mettaient à dire “nous avons été victimes de persécutions au cours de notre histoire et vous devez vous repentir” ? Nous aboutirions à une cacophonie où la notion même d’État et de nation disparaîtrait au profit d’une sorte de narcissisme des origines qui serait abominable.

Alors redressons-nous. Soyons fiers de notre passé. Avec modestie. Mais fermeté.

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