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mercredi, 28 juin 2006

À PROPOS DE MORALE D'ENTREPRISE

Il me revient souvent en mémoire le titre d'un essai, fort remarqué en son temps, écrit par celui qui fut longuement mon maître : je veux parler d'Octave Gélinier (*), disparu récemment. Cet essai était intitulé : "Morale de l'Entreprise et Destin de la Nation" (Plon 1965). Il reste toujours aujourdhui d'une étonnante actualité.

Le titre de cet essai me parait particulirement prémonitoire quand, aujourdhui, on voit tant "d'affaires défrayer la chronique et éclabousser jusqu'aux plus hautes sphères de l'Entreprise et de l'État. On peut parfois s'interroger sur ce qui reste de morale face à certains comportements que l'on observe.

medium_images.11.jpgJ'évoquerai, pour ouvrir, ce qui vient de se passer chez Vinci : Antoine Zacharias, son ex-Président, vient de voir le nouveau Conseil d'Administration de cette Société lui contester l'attribution de ses stock-options - soit 158 millions d'€ - somme considérable qui n'est pas un salaire mais qui s'ajoute celui-ci ! Nous reviendrons sur le détail un peu plus bas.

Comment ne pas éprouver une sorte de malaise quand nous touchons-là un domaine qui relève ou du scandale ou de l'obscénité ? La prétention de cet ex-dirigeant n'a, en effet, aucune signification, pas même monétaire, sauf la volonté de se constituer une véritable fortune.

Même s'il faut prendre bien garde de généraliser, quand on voit des grands patrons d'entreprises côtées au CAC 40, on pourrait s'imaginer que leur seule préoccupation est de faire ou voler des avions, ou de développer les ressources en eau ou en énergie, ou encore de lancer de grands chantiers structurants, etc..... Eh bien non : il semble que leur préoccupation première est de faire fortune, la plus importante et le plus vite possible.

Cela frise l'imposture et devient finalement insupportable.

Les exemples se succèdent :
• en 1999, Philippe Jaffré : c'était déjà 10 millions d'€ (plus ses stock-options"), salaire - a-t-on dit alors - de son incompétence à la tête d'Elf-Aquitaine, après qu'il ait pris soin de virer Loïc Le Floch-Prigent pour prendre sa place.
• en 2002, Jean-Marie Meissier, à la tête de Vivendi, passait pour un génie de la finance : sa sortie, ce fut 20,5 millions d'€, du moins à ce qu'il prétendait. Mais ses successeurs ont aussitôt réagi et gelé cette attribution.
• en 2003, Pierre Bilgé, à la tête d'Alstom, a reçu 5,1 millions d'€ en récompense de ses échecs. Mais à son crédit, il a eu l'élégance d'en rembourser une bonne partie. Exemple rare qui mérite d'être noté.
On peut aussi évoquer le cas de l'ex-PDG d'Aventis : 10 millions d'€, de Daniel Bernard (ex-Carrefour) : 9,5 millions d'€, plus une rente de 30 millions d'€, etc....

Pour en revenir au cas Zacharias chez Vinci, il faut reconnaître que si ses stock-options sont si élevés, c'est incontestablement en raison de sa réussite à la tête de cette entreprise. Mais cette réussite, si exceptionnelle soit-elle, est-elle celle d'un homme seul ? N'est-elle pas aussi celle d'innombrables cadres ou salariés qui ont contribué, par leur travail et leurs idées, à cet essor ? Et quand ceux-ci partent, pourquoi n'ont-ils pas droit, eux aussi, à quelques confortables indemnités ?

Mais, pour être tout-à-fait complet, Mr Zacharias ne se contente pas des seuls 158 millions d'€ de stock-options évoqués plus haut : il réclame en sus une indemnité de départ de 12,9 millions d'€, plus le paiement de 50% de son salaire (de 4,3 millions d'€) jusque le restant de sa vie, puis - cerise sur le gâteau ! - une prime de 8 millions d'€.... pour avoir obtenu la privatisation des autoroutes ASF.

Quand plus haut je vous parlais d'obscénité.... Cela tient tout autant de la cupidité et de la goinfrerie.

On peut, face un tel spectacle, comprendre la colère indignée de l'ensemble de la société française vis-à-vis de ces classes dirigeantes, même s'il serait imprudent de généraliser.

Après cependant avoir exposé ces faits, force est d'admettre que ce problème, qui n'est pas spécifiquement français, est et restera un problème difficile à régler : il est beaucoup moins simple qu'il n'y parait.

On peut très justement - au risque d'étonner, même si la question a déjà été posée - se demander si lier la rémunération des cadres ou des dirigeants au mérite est une bonne chose. Pourquoi ?

Si on en adopte le principe, il faut d'abord définir ce qu'est le mérite. Pas simple ! Puis l'étendre à tous les salariés, à quelqu'échelon qu'ils soient : sinon, on crée des distorsions qui deviennent vite sources de conflits. Dans l'éxécution de toute tâche, hors toute considération de compétences ou de qualification, y a-t-il moindre mérite d'éxcuter des tâches plus modestes ou moins en vue que certaines autres ? Le mérite n'est-il pas partout ? C'est un vrai débat de société.

Ensuite, à côté du mérite, on peut encore évoquer le talent : mais le talent n'est-il pas la chose la plus inégale du monde ? Il est une chance formidable, mais il est bien le contraire du mérite qui, lui, n'a rien à voir avec le talent. Rétribuer quelqu'un selon son talent, est donc inacceptable.

Il y a enfin la responsabilité exercée : mais a-t-elle quelque relation que ce soit avec le talent ?

Si donc vous voulez conjuguer le mérite avec le talent, puis encore le tout avec la responsabilité pour fixer la rémunration de tel ou tel, nous devons admettre l'immense difficulté de l'exercice. Et, comme cela arrive souvent dans de tels cas, c'est finalement la loi du marché qui prend le relais de cet imbroglio. Si untel fait gagner beaucoup d'argent à une collectivité, quelle qu'en soit le statut, c'est la loi du marché qui impose que sa rétribution s'en trouve rcompensée.

J'imagine déjà les critiques que je vais vraisemblablement susciter par cette approche qui va contre beaucoup d'idées reçues : on y verra de ma part une sorte de réquisitoire contre l'économie libérale. Mais affirmer que les rémunrations sont, fréquemment, sans aucune relation ni avec le mérite, ni avec le talent ou ni encore la responsabilité, me parait être une évidence.

On cherche en vain où peut donc se situer la "justice - celle tout court, à défaut de la justice sociale - dans cet écheveau d'une extraordinaire complexité. Et là où des régles simples ne peuvent être établies, les excès naissent aussitôt. L'économie libérale devient vite "amorale" (je n'ai pas dit immorale) quand c'est le marché qui, finalement, fait loi.

Mais, si je reviens sur le cas de Mr Zacharias, on ne comprend pas davantage où est la logique de cette loi du marché. Vaut-il sur le marché des affaires, même au niveau international, les 250 millions d'€ au total auxquels il prétend ? Tout le système, en cette circonstance, semble détraqué. Il arrive que le capitalisme triche et dérape, qu'il n'a pas de régles dès lors qu'il s'agit du salaire de ses dirigeants. Il y a imposture. Mais cela revient à dire qu'il n'y a pas de morale du tout.

Nous voici revenu à Gélinier.

(*) : Mr Gélinier m'avait fait le grand honneur de corriger très modestement, avant sa publication, l'épreuve d'un essai "La rentabilité d'entreprise face à la dynamique commerciale" (1968) que je venais de rédiger, publication aujourd'hui épuisée mais qui avait alors servi de support à de très nombreux colloques auxquels j'ai eu l'honneur de participer comme intervenant invité.

Commentaires

Cher ami

Ce très intéressant Billet n'a, à ma grande surprise, sucité encore aucun commentaire.

Je vais donc "m y coller" pour parler familièrement.

En premier lieu et malgré toute l'estime que je vous porte, mon analyse du problème me conduit à des conclusions diamétralement opposées aux votres.

Georges ORWELL a écrit :" tous les animaux sont égaux , mais certains sont plus égaux que d'autre "

Comme toute libération d'énergie résulte d'une différence de potentiel entre un point A et un point B, la vie n'a progressé et évolué que par et grace aux inégalités innées.

Comme l'a génialement décrit Charles DARWIN, la nature sélectionne les plus adaptés ( the fittest ) et c'est ainsi que les espèces progressent .

Sans la sélection les seuls représentants de la vie, après 4 milliards d'années, ne seraient encore que des protistes, ou plus probablement, la vie elle même n'existerait pas.

La sélection naturelle se fait de façon saltatoire, selon des lois log-périodiques a structure fractale, comme l'a découvert mon ami Jean CHALINE.

Le phénomène vivant s'intègre parfaitement dans l'univers physique en demeurant soumis au second principe de la thermodynamique comme l'a démontré le prix Nobel Ilya PRYGOGINE.

Toujours est-il que chaque fois qu'un mouvement de pensée égalitariste a pu voir ses idées mises en pratique , je pense à l'ex union soviétique, cela s'est soldé par un fiasco.

Le moteur de tout progrés, q'il s'agisse de progrés scientifique, technologique, littéraire, artistique, social, et même moral est la créativité de l'individu.

La créativité collective est une supercherie .Qui dit création dit responsabilité.Or la responsabilité se dissout dans le collectif.

Prenons un exemple : EADS, ses avatars et ses revers : ils sont inévitables à pertir du moment ou un gouvernement veut faire de l'industrie.On ne peut pas faire des capitaines d'industrie avec des hauts fonctionnaires si brillants soient-ils.

Toutes les grandes entreprises d'état trainent derrière elles des déficits et des pertes.

Regardez ce que Michel BON a fait avec FRANCE TELECOM, les pertes engendrées par sa gestion sont sans commune mesure avec la rémunération que vous trouvez excessive de monsieur Zacharias.

Ce que l'on reproche surtout à Monsieur Zacharias c'est de ne pas faire partie du serail, de ne pas avoir usé ses fonds de culotte sur les mêmes bancs d'école que les têtes politiques et gouvernementales .

La France serait mieux lotie avec des grands patrons capables, même payés comme des Nababs,

A la tête d'une industrie il faut un Industriel, un vrai, comme l'étaient Louis Renault, André Citroën et bien d'autres.

Écrit par : Bellanger | lundi, 17 juillet 2006

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