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dimanche, 26 février 2006

À PROPOS DES NOUVEAUX BARBARES

Ici, près de chez nous, un jeune homme a été torturé à mort et sans qu’on sache bien encore pourquoi. J’y reviendrai plus loin.

Là-bas, dans une île réputée paradisiaque, c’est un gendarme français, gravement accidenté, qu’on laisse agoniser sur une route sous les sarcasmes d’une foule haineuse qui refuse qu’on lui porte secours ; et qui salue ensuite sa mort par un victorieux : “on a eu” un blanc.

Des nouveaux barbares sont bien arrivés chez nous.

Face à tant de cruautés, quel aveu d’échec s’impose à nous ! Nous nous croyions jusqu’ici capables d’inculquer partout autour de nous nos propres valeurs. Quelle gifle !

Pour autant, sommes-nous en mesure de faire front à tant d’horreurs ? Et, pour ce faire, sommes-nous nous-mêmes encore suffisamment imprégnés de ces valeurs ? N’y avons-nous pas déjà renoncé, enfermés que nous sommes trop souvent dans nos confortables égoïsmes ? Ne contribuons-nous pas à fabriquer ces violences ?

Ce qui est devenu aujourd’hui une affaire d’État n’est pourtant que la partie visible d’innombrables autres violences dont les victimes sont, sans cesse et partout, plus nombreuses, que ce soit dans nos rues, nos cités, nos écoles, y compris dans les familles où femmes et enfants sont souvent l’objet de brimades et d’intolérables oppressions, parfois sous couvert de religions volontairement manipulées dans l’interprétation de leurs propres enseignements fondamentaux.

Dans le crime du jeune Ilan, même s’il ne faut pas surdéterminer les choses ni en rajouter, il y a 3 aspects distincts • celui d’abord du crime crapuleux • celui ensuite du rite de barbarie mûri dans des esprits primitifs • celui enfin du crime antisémite.

Détenir en effet un otage “juif” et le torturer pendant 3 semaines jusqu’à la mort ne peut que relever d’un antisémitisme affirmé ; beaucoup plus que d’un simple fait divers crapuleux pour soutirer de l’argent. Cette tentative d’extorsion était d’ailleurs tellement confuse qu’on peut se demander si elle n’était pas qu’un prétexte pour accorder plus de temps à la torture.

Par ailleurs, cette affaire a une conséquence diplomatique qui lui donne une dimension d’État : que ce soit aux USA ou en Israël, la France a du déployer des efforts inouïs pour se débarrasser de l’image d’une nation antisémite et ce pour remplir le rôle qui doit être le sien dans les conflits en cours. Aujourd’hui, après l’assassinat d’Ilan, notre image est de nouveau altérée. À qui cela profite-t’il ?

Je m’interroge pourtant sur le fait de savoir si le spectacle d’un Président de la République et de son Premier Ministre, se précipitant aussitôt sous le feu des médias dans une synagogue - entraînant inévitablement derrièr’eux tout ce qui véhicule une image en France - ne tend pas à accréditer l’idée d’une France plus antisémite qu’elle ne l’est réellement et produire l’effet inverse à celui souhaité. Ce geste spontané était certainement fort louable. Mais il faut souvent se méfier des spontanéités, même dans l’expression des sentiments les plus nobles : elles ne sont pas toujours sans effets négatifs. Et il ne faut pas davantage confondre la communication politique avec le problème de fond, assorti (?) de toujours possibles arrière-pensées “récupératrices”.

La France, on se doit de l’affirmer haut et fort, est sans conteste l’un des pays les moins antisémites du monde. Cela l’a conduite à abriter la communauté juive la plus importante après Israël et les USA. N’oublions pas non plus que, malgré les apparences, manipulations ou autres “repentances” actuellement en vogue, la population française est probablement celle qui, pendant l’occupation allemande et le régime de Vichy, a le plus protégé les juifs.

Donc l’image d’une France antisémite est parfaitement scandaleuse et ne peut que susciter notre indignation.
Même si, en contradiction - et pour des causes ponctuelles (dont le conflit israëlo-palestinien) - un certain antisémitisme s’est bien concentré dans des banlieues et des milieux immigrés. C’est-à-dire là où l’affrontement existe. Nourri, souvent aussi, par le terreau d’un “degré zéro” de la pensée.

On peut pourtant avoir ce niveau intellectuel-là et être antisémite : l’histoire de l’antisémitisme - et c’est vrai pour tous ceux qui s’y sont quelque peu intéressé - démontre qu’à l’extrême-droite celui-ci se voulait argumenté, voire idéologique (catholicisme réactionnaire, juifs = “déicides”, etc...). Ce n’était pas un antisémitisme raciste mais fondamentalement religieux. Cet antisémitisme-là est en voie de disparition. Il est devenu marginal.

Par contre, Karl Marx a inculqué au siècle dernier (cf “Question juive”) que : “le juif est apatride, et il est comme l’argent qui est lui-même apatride”. Cette théorie a nourri au sein du parti communiste un antisémitisme de gauche qui imprègne encore les couches les moins capables de discernement.

Mais une parenthèse s’impose : pourquoi encore aujourd’hui ce cliché du juif qui “a(urait) de l’argent” ?

On observe donc aujourd’hui qu’est né un nouvel antisémitisme : celui des banlieues. Il a une assise ethnique, même s’il faut surtout prendre garde de pas stigmatiser les communautés. Des petits “blacks”, des petits “beurs” s’identifient à des palestiniens et leur communauté en fait des sortes de “héros” dans leurs cités. Cet antisémitisme-là est profond, même s’il n’est ni idéologique ni intellectuel.

Pour cette raison, les actes antisémites se sont donc considérablement multipliés ces dernières années : ils ont nourri en partie la crise des banlieues de l’automne dernier. Et ailleurs aussi dans certains quartiers où juifs et arabes cohabitaient jusqu’ici pacifiquement, il y naît aujourd’hui des tensions nouvelles.

Il faut en prendre acte, ce qui ne veut pas dire rester indifférents : on se souvient qu’un antisémitisme similaire - qui se voulait “scientifique” (voire “moderne”) et supplantant par là l’ancien antisémitisme chrétien - a engendré jadis le nazisme. On sait la suite.

Notre société est chaque jour davantage sillonnée de plus de fractures, de plus de haines : ici l’antisémitisme, là le racisme “anti-blanc”. Ils relèvent tous deux de la même barbarie : et elle s’instaure partout insidieusement.

Notre société est aujourd’hui menacée d’implosion. La “lutte finale” qu’on entend chanter ici et là est bien celle-là et non plus celle des archaïsmes qu’elle colporte sous les vieilles bannières couleur sang.

Tous, qui que nous soyons, avons un rôle essentiel à jouer. Loin de nous enfermer, il nous faut nous ouvrir davantage, consolider nos valeurs - pas celles de nos replis frileux - mais celles de générosité humaniste et solidaire. Il nous faut les rendre plus attrayantes et cesser d’avoir peur de les brandir face à ces nouveaux barbares. Nous ne sommes plus au temps des croisades d’autrefois faisant face aux invasions : mais l’esprit doit être le même.

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