Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dimanche, 02 janvier 2005

À PROPOS DE MÉDIOCRITÉ

BILLET du 2/1/2005

“La France s’accommode de la médiocrité. Les français ne se rendent pas compte de la gravité de la situation réelle de leur pays”.

Voilà ce qu’on a pu lire dans une interview qu’a accordée tout récemment Mr Raymond Barre.

Chaque fois que Mr Barre écrit ou s’exprime - trop rarement à mon goût - l’on doit dresser une oreille attentive. Dans un passé récent, peu d’hommes politiques (De Gaulle, Mendès-France, pour ne citer que les plus marquants) ont eu, comme lui, le courage de leurs opinions, celui d’affronter l’impopularité, de dire des choses fortes en parlant non au nom d’un parti mais simplement de la France.

Il y a peu, l’on parlait déjà de “déclin” avec Baverez dans “La France qui tombe”. Plus récemment, Camdessus publiait son rapport : “La France qui décroche”. On peut toujours soupçonner Baverez d’avoir exposé une thèse un peu excessive (même si elle est lumineuse de vérité). Mais peut-on soupçonner aussi un expert comme Mr Camdessus, ancien patron du F.M.I. et ancien gouverneur de la Banque de France, dont le diagnostic est tout aussi sévère quand il dénonce la trop grande faiblesse de nos investissements, le poids excessif de notre dette, la persistance du chômage malgré que “l’on ait tout essayé” (et jusqu’au pire avec nos 35 heures obligatoires pour tous), le recul constaté de la France dans nombre de technologies de pointe (notamment les biotechnologies), la part ridicule de notre budget consacrée à la recherche, etc... ?

Un trait commun entre Mr Barre et Mr Camdessus : il y a en France un manque évident d’ambition et tout simplement parce qu’il n’y a personne pour en porter une. Il y a des gens en grand nombre qui ont des ambitions pour eux-mêmes, pour leur parti, pour leur classe sociale ; il y en a très peu qui ont des ambitions pour la France elle-même.

Mr Barre nous parle donc de la France et de la “médiocrité” envahissante. En des termes différents, il évoque à son tour le recul préoccupant de la place de la France dans le monde.

Il y a cependant, entre ces exposés, une différence importante des mots utilisés : l’un nous parle de “déclin” qui serait une sorte d’effondrement général de la société - et notamment de la société civile. L’autre, Mr Barre, nous parle de “médiocrité” qui vise davantage le monde politique, son manque de courage et son impuissance.

C’est donc un débat ouvert qui touche toute la classe politique, qu’elle soit de droite ou de gauche. Mais c’est surtout, aujourd’hui, un débat interne à la droite à qui on peut reprocher de ne pas aller assez vite ni de faire suffisamment. Il peut être intéressant et justifié qu’enfin on ouvre ce débat sur cette impuissance publique chronique que l’on observe chez nous un peu partout.

Pour écarter toute fausse solution, quand des chefs d’entreprise, ou des journalistes, reprochent aux hommes politiques de ne pas être assez courageux, ils ne prennent pas le problème à leur compte comme ils devraient le faire. Quand vous voyez un grand chef d’entreprise constatant qu’elle est boycottée par Green-Peace ou WWF, vous le voyez soudain devenir un grand communiquant “vert” de la première qualité qui soit. Quand un journaliste en “prime-time” voit une émission prendre des parts importantes de marché au détriment de la sienne, il change très rapidement de cap. Il n’y a pas davantage de directeurs de journaux qui ne soient totalement insensibles au nombre d’abonnés ou de lecteurs.

La notion de “courage“ est donc fonction du degré d’exposition que l’on a face à la vindicte médiatique. Quand on écrit, on a des lecteurs. Quand on est “politique”, on a des électeurs. Les hommes politiques seront-ils capables d’être plus courageux que ces chefs d’entreprises ou ces journalistes ? On le voit : la marge de manœuvre est des plus étroites.

Si cependant l’on veut aller plus loin et ne pas en rester à l’écume des événements, la question sous-jacente, et dont nous devons prendre conscience, est l’effondrement d’un modèle politique, celui du modèle d’action étatique, du modèle “républicain” (le nôtre) au sens du terme où celui-ci veut transformer la société civile au nom d’un “idéal supérieur” et ce au profit de l’émergence de ce que les anglo-saxons ou les USA ont fait depuis longtemps et que les libéraux français - tel Mr Barre - préconisent à leur tour : établir en lieu et place un État ayant la volonté de ne plus être un “transformateur” forcené de la société mais un “auxiliaire” qui l’accompagne dans sa nécessaire évolution.

Ce qui est complètement différent. C’est là qu’est l’enjeu du débat.

Ce que disait Baverez hier, ce que nous dit Camdessus ou aujourd’hui Raymond Barre - tous immenses visionnaires qui ont des idées beaucoup plus modernes de la société que nombre de “vieilles lunes” de premier plan du monde politique en vogue - tous nous disent, chacun à leur manière, de copier les états qui réussissent et, très précisément, ceux qui ne cherchent plus à transformer la société à marche forcée mais à s’adapter à la réalité, aux exigences du monde tel qu’il est. Libérer le citoyen, libérer les énergies pour mieux entreprendre et gagner.

Mais, derrière ce débat, il y a aussi un autre enjeu : est-on, en France, tout-à-fait en capacité d’abandonner intellectuellement le modèle républicain qui a tant façonné notre société ? Si cet État “auxiliaire” préconisé aujourd’hui pour nous faire rentrer dans la modernité et nous permettre ces conquêtes, si cet État-là est, probablement, le seul capable d’être à la hauteur des enjeux et des défis du monde où nous sommes, saura-t-on pour autant tourner totalement le dos à notre vieille tradition du modèle républicain et des habitudes qu’il nous a imprimées ?

Oui, il s’agit bien d’établir, en clair, une “économie de marché” car plus efficace et ce au moment où d’aucuns, très justement, s’inquiètent que “les français n’arrivent plus à s’en sortir” (François Bayrou, Match du 30/12/2004). Les signaux d’alerte sont tous au rouge.

Mais toute économie de marché, si l’on n’y prend garde, peut aussi se révéler être destructrice de richesses. Elle peut aussi susciter des injustices. D’où la nécessité d’établir parallèlement une certaine forme d’écologie, pas seulement une écologie naturelle mais aussi une écologie sociale. Il est donc difficile d’imaginer que l’État cesse soudain d’apporter une aide importante au profit des plus faibles. C’est ce qu’on appelle la “social-démocratie”.

Mais lorsque le recours à l’État au profit des plus faibles devient le recours généralisé pour résoudre tous les problèmes catégoriels - comme c’est le cas actuellement en France et comme le dénonce vigoureusement Mr Barre - il y a risque sévère de blocage et de retomber dans les errements connus.

Ce débat-là dépasse largement le clivage gauche-droite : il est un appel à une révolution de pensée en profondeur de notre société.

Les commentaires sont fermés.