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mardi, 22 février 2005

À PROPOS DE LENTEUR & PRÉCIPITATION

BILLET du 22/2/2005

Ainsi nous nous acheminons vers ce référendum qui décidera du traité constitutionnel européen. Et, avec lui, montent toutes les incertitudes quant à son résultat, le camp du “non” s’amplifiant dangereusement de jour en jour. C’est inquiétant. Faut-il avancer la date du scrutin ? N’est-il pas déjà trop tard pour le faire ? En quoi cela changera-t’il l’actuelle évolution de l’opinion ?

Charles De Gaulle, qui a rétabli en France l’usage du référendum et en fut un grand praticien, avait pour habitude de provoquer tout scrutin référendaire quelques semaines seulement après son annonce. Mais De Gaulle était un vrai stratège alors que Jacques Chirac agit souvent par impulsions instinctives : entre ces deux hommes, la différence de stature échappe à toute comparaison.

Il nous faut aujourd’hui admettre que Mr Chirac n’a que trop tardé : il y aura bientôt un an que l’on parle de ce référendum. Un tel mauvais usage incite à ce que la question posée soit altérée par la faction gauloise de la “rogne et de la grogne” : il serait surprenant qu’une contestation convulsive n’exerce pas ses ravages dans les urnes. On racole actuellement tous les mécontents ; et les réformes cotonneuses de Mr Raffarin, allant de contorsions en reculades, inspirent un scepticisme sans cesse croissant.

Cette déplorable lenteur bénéficie surtout aux partisans du “non”. Ce référendum fait de plus en plus office de “voiture-balai” ramassant tout ce qui traîne : toutes les difficultés rencontrées par Mr Raffarin sont désormais portées à son détriment.

Ceci est préoccupant à plus d’un titre : non seulement parce l’intérêt de la France rend indispensable le vote du “oui” (nous y reviendrons plus loin), mais aussi parce que les oppositions, qu’elles soient de droite comme de gauche, sont en train de dévier la procédure même du référendum. Si chaque référendum se transforme en effet en plébiscite pour ou contre le gouvernement - même si cela n’est décidé que par les oppositions - on hésitera désormais à utiliser ce mode d’expression démocratique.

Au point de dangerosité où nous sommes aujourd’hui, forts nombreux sont ceux qui suggèrent que Mr Chirac change de gouvernement avant le scrutin, tant l’équipe actuelle nous entraîne dans le gouffre du “non” par le nombre de mécontentements accumulés. Mais Mr Chirac, maître du jeu, en aura-t’il le courage ? Rien n’est moins sur. Il portera une lourde responsabilité si le “non” venait à l’emporter.

Ensuite aussi, les europhiles les plus ardents, face à l’hérésie turque qui condamne toute ambition fédéraliste et dilue l’Europe dans un patchwork de pays disparates dépourvus de toute ambition commune, se mettent aujourd’hui à renâcler devant cette Europe telle que conçue par Mr Chirac contre vents et marées : ces europhiles deviennent progressivement des eurosceptiques. C’est le triomphe annoncé d’une Europe débondée, tant souhaitée par les USA qui ne veulent surtout pas voir leur hégémonie contestée par une nouvelle puissance trop indépendante, soutenus en cela par la vieille rivalité anglaise.

Par ailleurs, le scrutin espagnol de ce dimanche révèle une autre difficulté : le taux élevé d’abstention peut s’expliquer par l’imprudente annonce de la victoire du “oui” ; mais aussi par la difficulté de faire comprendre au plus grand nombre des électeurs le texte d’un traité entre des états souverains, texte ayant ensuite valeur constitutionnelle. C’est totalement abstrait : peu nombreux sont ceux en mesure d’en exposer les contours.

Rien n’empêche cependant d’expliquer dès l’abord que l’enjeu essentiel n’est pas de punir qui que ce soit - pas même le gouvernement - mais de dire qu’en répondant “non”, on ne punirait pas celui-ci mais la France elle-même.

C’est que la France est en effet un pays très populaire dans le tiers-monde, mais devenu très impopulaire en Europe. Mr Chirac n’est pas étranger à cette situation paradoxale. Un éditorialiste a même évoqué la “délocalisation” de sa politique.

Se présenter en alternative de l’option américaine en Irak a eu un certain succès ; mais surtout hors de l’Europe. Ce n’est pas tant les positions de la France qui lui valent cette impopularité chez ses proches voisins que la manière de les prendre. Depuis des décennies, la France prend des initiatives, mais de façon perçue comme cavalières.

Si, de nouveau, la France se permettait de repousser un traité qu’elle a elle-même proposé - comme elle l’a déjà fait en 1954 pour la Communauté Européenne de Défense dont elle a ensuite rejeté le projet sans aucun vrai débat - l’effet serait dramatique vis-à-vis de nos partenaires européens et, surtout, l’Allemagne, notre partenaire privilégié. La France perdrait pour fort longtemps toute crédibilité : elle ne serait plus, nulle part dans le monde, ni écoutée ni entendue.

L‘autre effet d’un “non” serait aussi de renvoyer l’Europe au calamiteux traité de Nice, donc à son actuelle impuissance chronique. Ce qui la réduirait à une définitive simple zone de libre échange.

Enfin, ceux - de plus en plus nombreux, hélas - qui craignent que le “oui” ne conduise à l’intégration de la Turquie dans l’Europe - ce qui serait en effet une autre catastrophe initiée par Mr Chirac - ceux-là se trompent dramatiquement : en effet, seule l’adoption de la Constitution européenne placera la barre suffisamment haut pour que la Turquie soit obligée de se réformer en profondeur. Cela, en l’engageant à renoncer à un concept de société qui est son fondement même, sera vraisemblablement jugé par elle trop périlleux sur le plan interne pour ne pas revenir à une simple demande d’association et non d’intégration. Alors qu’en cas de victoire du “non”, seul le traité de Nice restant en vigueur, celui-ci laisserait la porte grande ouverte à la Turquie sans qu’elle ait à fournir quelqu’effort essentiel que ce soit.

Personne ne sait quand cette Constitution sera en mesure de fonctionner tant l’oeuvre qui reste à accomplir est immense. Mais si la responsabilité d’un rejet retombait sur le “non” français, ce serait une catastrophe à tous les niveaux. C’est ce que les français n’ont pas encore complètement perçu : on ne leur dit pas assez.

Ici donc, grave lenteur du gouvernement et absence totale de communication. Mais ailleurs, dans un tout autre domaine, précipitation.

La nécessaire réforme en profondeur de l’Éducation Nationale fait se poser la question : y a-t’il encore un gouvernement en France ? Les parlementaires ont-ils encore le droit de débattre et de proposer ? Sont-ce les lycéens eux-mêmes qui ont vocation d’en décider par tumultes interposés dans la rue ?

Escamoter un tel débat, d’une telle importance, touchant l’avenir de nos jeunes, et par une procédure d’exception dite “d’urgence”, nous assure-t’elle encore que nous sommes bien en démocratie ?

Pris en tenaille entre lenteurs ici et précipitations là, où allons-nous de ce pas ? La démocratie n’est-elle pas en grave danger ?
Rien n’est moins sur.

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