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jeudi, 28 avril 2005

À PROPOS DE CONSERVATISME & PROGRESSISME

BILLET du 28/4/2005

L’élection d’un pape n’est pas un événement neutre. Au-delà de la dimension du chef spirituel d’une Église où se reconnaissent plus d’un milliard d’individus de par les cinq continents, il a suffi de voir l’émotion considérable qu’a suscitée la disparition de Jean-Paul II pour prendre conscience de cette dimension.

Succéder à un tel homme semblait une sorte de gageure. Et cependant l’élection de Joseph Raztinger a été l’une des plus spontanées que l’on ait connues. Une telle promptitude dans cette élection marque la volonté de continuité de l’action du défunt pape. Benoît XVI, éminent théologien, philosophe, véritable intellectuel, était en effet le plus proche conseiller et inspirateur de l’action de Jean-Paul II.

Et pourtant, alors que ce dernier rassemblait autour de sa personne, malgré la fermeté de certaines de ses positions, l’immense masse des fidèles, on ne cesse d’entendre aujourd’hui que son successeur les “diviserait”. Étrange paradoxe.

Je suis pour ma part frappé par le déferlement de crétinisme autour de la question du “conservatisme” ou du “progressisme” qui fait aujourd’hui débat.

S’il est une enceinte où l’on doit être conservateur - et qu’il est souhaitable qu’on le soit - c’est bien l’Église. Personne n’est obligé d’être catholique : on peut fort bien être chrétien et protestant. L’Église n’est ni un club de football ni un parti politique : elle a une doctrine et ni St Augustin, ni St Thomas étaient particulièrement des “libéraux”. Il est donc étonnant que les catholiques eux-mêmes ne soient pas plus attachés à l’idée qu’il est bon que, dans une société, il y ait des gens qui ne soient pas spécialement “modernes”. Il est tout autant étrange d’entendre ici et là, même chez des religieux, des appels pour que l’Église fasse place à la discussion, à la délibération, pour mettre en place la loi du meilleur argument.

Nous croulons déjà sous les talk-shows, les forums, les débats, les tables rondes. Est-ce que ce qui est bon pour la démocratie dans l’espace politique public est bon aussi pour l’Église ? Est-ce qu’il n’y a pas dans l’Église autre chose que l’”éthique de la discussion”, c’est-à-dire un certain rapport à la vérité révélée qui - elle - ne se discute pas. On touche là un problème de fond : l’Église doit-elle subir à son tour la saga des modernités ?

Il me parait souhaitable qu’une réflexion soit portée sur ce qu’est la tradition et ce qu’est le conservatisme en matière de doctrine avant de demander une reddition à la modernité.

La fonction de l’Église est d’abord et essentiellement d’annoncer l’Évangile. Cette mission n’exclut pas pour autant le devoir pour elle de s’adapter au monde moderne. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’elle doit toujours s’adapter à ce monde sans cesse changeant : plus l’Église s’adapterait d’ailleurs à chaque instant, moins elle n’aurait de sens aux yeux de ceux qui sont tournés vers elle pour trouver un sens à leur propre existence.

L’Église ne peut être une sorte de formulation parmi d’autres de la modernité. L’Évangile, la Bible se sont d’ailleurs toujours opposé aux idoles d’un moment - le veau d’or - donc à certaines formes de la modernité.

Pourtant, l’Église ne peut pas prendre systématiquement le contre-pied du monde moderne : il faut, pour annoncer l’Évangile, que les oreilles s’ouvrent. Et pour cela il faut utiliser tous les moyens mis à sa disposition par ce même monde moderne.

Benoît XVI est certainement un conservateur comme la plupart des papes ont été des conservateurs sur le plan de la doctrine : il n’y a jamais eu chez eux de novateurs radicaux en cette matière. Mais il y a eu cependant des papes qui ont eu des ouvertures plus grandes. Curieusement, l’un de ceux-là fut Pie XII : il est celui qui a ouvert l’exégése et permis le développement de l’école de Jérusalem. C’était une ouverture considérable vers la modernité de l’enseignement de l’Église.

Joseph Ratzinger a toujours été intransigeant en matière de sexualité, de respect de la vie et de la personne humaine. Mais son intransigeance a aussi conduit l’Église à devenir un farouche opposant non seulement à l’avortement mais aussi, en toute logique, à la peine de mort : considérable évolution s’il en est par rapport à la tradition séculaire de l’Église ! Il a aussi porté un regard attentif sur la laïcité, “qui permet la reconnaissance du pluralisme et autorise une existence publique plus large des religions”. Autre évolution considérable encore que ce pluralisme affiché répondant à une si grande attente du monde moderne.

On ne peut donc demander à l’Église d’être parfois en décalage avec le monde moderne et se réjouir en même temps que cela puisse encore exister.

Il y a dans le message d’Augustin ou de Thomas un corps de doctrine et de philosophie qui a une cohérence. On ne peut pas demander de prendre dans ce corps ici un bout de ceci ou là un autre bout de cela. On ne peut pas croire à la fois qu’il y a un ordre naturel qui régit le monde, que cet ordre est bon et que, par ailleurs, tout ce qui est désordre serait aussi une bonne chose. Il faut cesser de demander aux gens, au nom des bons sentiments, d’être incohérents avec eux-mêmes.

C’est greffés sur ce tronc de cohérence ainsi solidement enraciné dans la tradition qu’on a pu recevoir ensuite les messages de grands philosophes et de penseurs qui ont façonné notre temps et le monde d’aujourd’hui : je pense à ces Maritain, Bloy, Péguy, Bernanos, Mauriac, Bergson, Psichari ou autre De Broglie. Ce n’est certes pas là la modernité de la facilité. Mais c’est celle qui ancre encore aujourd’hui nos convictions en matière de démocratie, de justice et de droits de l’homme.

Là réside la vraie modernité.

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