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lundi, 18 avril 2005

À PROPOS DE CONSÉQUENCES

BILLET du 18/4/2005

Je n’ai nulle intention de trop m’étendre sur la prestation de Mr Chirac à la télévision à propos du traité constitutionnel européen.

Comment expliquer ce malaise croissant qui, tout au long de ce plaidoyer, nous a gagnés face au pathétique spectacle d’un Président autant éloigné des préoccupations des français, face à des jeunes qui voulaient si fortement les exprimer ? Le Président était souvent en total déphasage avec eux. Et il a plus affirmé qu’il n’a su démontrer.

Outre le concept même de cette émission - souvent décalée par des questions posées sans aucun rapport avec l’Europe et qui contrastaient avec le souvenir d’autres débats avec un Mitterrand ou un Delors - Mr Chirac aurait été plus convaincant, voire plus persuasif, s'il avait pu mettre plus d'ardeur dans l'expression de ses convictions européennes. Derrière le Président qui faisait son devoir, on percevait l'européen tiède, cachant mal son déficit de foi européenne. L’exhortation elle-même - à la façon d’un Jean-Paul II - “n’ayez pas peur !” est tombée dans le vide car peu de raisons sont venues la conforter. Un éditorialiste s’est même risqué à affirmer le lendemain que “Mr Chirac était à côté de la plaque”.

Cependant les arguments de Mr Chirac étaient pour la plupart fondés et justes. Mais ils étaient dépourvus de cette flamme qui aurait pu emporter la conviction. Lui-même n’a-t’il pas concédé avoir été “désorienté” ? Nous le fûmes, nous aussi, par ce spectacle.

La cause du “oui” a donc un peu plus reculé dans l’esprit des français, déçus qu’ils sont dans leur attente de plus d’explications et de plus de clarté.

Nous sommes aujourd’hui dans une sorte de psychodrame dont nous ne connaissons pas encore l’issue. Le référendum est tombé sur une France somnambule. Les français découvrent soudain que l’Europe, ce sont d’abord des européens ; puis que ces européens ne pensent pas tous comme nous ; puis que beaucoup d’européens sont plutôt libéraux alors qu’en France on croit que c’est un péché intolérable.

Mr Chirac a d’ailleurs fait une très bonne défense du régime libéral : “les échanges favorisent et permettent de mieux s’enrichir”. Mais, curieusement, il a aussitôt affirmé que la future Constitution “rendra l’Europe moins libérale”. Cette contradiction est peu raisonnable et ne peut que contribuer à nourrir les peurs.

La vérité sur ce point est d’ailleurs que “l’économie de marché acceptée” a abouti à ce que chacun soit, de fait, déjà libéral. Le seul problème est de connaître la dose d’ingrédients sociaux nécessaires pour assurer un élément régulateur et interdire l’invasion de la “jungle” libérale.

À ce propos d’ailleurs, les tenants du “non” - comme on l’a entendu dernièrement de la bouche de Mr Fabius - se couvrent de ridicule en affirmant à des français naïfs (car il y en a !) que le “non” allait permettre d’installer en Europe une sorte de camisole de protectionnisme “à la manière française”. Alors que les français sont en Europe - et de très loin - ceux qui sont déjà dans un système que les autres considèrent comme totalement pervers et qu’ils fuient à grands pas.

Tout ceci crée donc en France une atmosphère étrange : c’est la gauche qui est en train d’entraîner le “non” et c’est la droite qui, fort probablement, risque demain d’en profiter. C’est une situation politique particulièrement illisible. Mr Chirac est d’ailleurs parfaitement fondé de refuser de démissionner en une telle circonstance.

Je crois qu’une réflexion va aussi s’organiser sur l’usage du référendum lui-même : beaucoup de gens pensent aujourd’hui que l’usage d’un système de démocratie représentative aurait été plus prudent et moins perturbant. On observe que même la Suisse se pose aujourd’hui des questions sur cette forme de démocratie directe dont elle fait si abondamment usage. À quoi cela sert-il en effet de faire voter les citoyens sur un texte de Constitution que la majorité d’entr’eux n’aura même pas lu ni pu analyser dans le détail de ses arcanes ? Quand, en 1958, les français ont adopté par référendum la Constitution de la Vème République, ce n’est pas un texte qu’ils ont approuvé : ils ont voté pour De Gaulle et rien d’autre. Ils lui ont fait confiance et se sont bien gardé de dépouiller le contenu des articles. Aujourd’hui, c’est très différent.

Aurons-nous demain un “non” ? Ou un “oui” ? Puis y aura-t-il un tremblement de terre si le “non” venait à l’emporter ? (Ceux qui l’affirment sont d’ailleurs taxés aussitôt de chantage insupportable).

Il faut voir les choses en face. Sur le plan intérieur, ma conviction, je l’ai déjà évoqué plus haut, est qu’un “non” issu surtout de la gauche aboutira à une France de droite : l’alliance Fabius-Besancenot n’a aucune chance de gouverner la France. Et comme ceux-ci ont exclu de rallier à eux des gens de droite ayant aussi prôné le “non”, cette alliance est ultra minoritaire.

Un “non” victorieux serait aussi un bouleversement de la politique française :
• le PS sera plongé dans une crise profonde malgré son louable effort de démocratie interne. Il lui faudra aussi admettre qu’il y a une réalité européenne qui est à l’opposé de certaines de ses conceptions. Et Mr Fabius ne paraîtra pas pour autant comme un candidat d’union face à Mr Hollande.
• l’UMP, elle, sera un peu moins bouleversée car Mr Sarkozy va évidemment s’employer à récupérer la chose à son profit.
Mais face à une majorité du “non”, nul ne perçoit pour autant de chamboulement de la position du gouvernement. Sauf à devoir gérer le chaos institutionnel ainsi créé.

Sur le plan extérieur, Mr Chirac a été convaincant : ce serait, il a raison, l’isolement absolu de la France. Comment imaginer le contraire ? Dépourvue du levier allemand, la France se trouverait alors bien seule. Ce serait le triomphe de l’Europe ultra libérale, celle de Mme Thatcher ou de Mr Bush qui s’en réjouiraient. Cela accélérerait un déclin de la France déjà bien amorcé : toutes les statistiques sérieuses révèlent en effet que nous ne cessons de reculer. Notre influence diplomatique s’en trouvera considérablement réduite, voire contrainte au silence.

Par ailleurs, l’idée que l’on va renégocier n’a aucun sens. Renégocier avec qui quand le “non” français sera aussi disparate ? Négocier plus d’ingrédients sociaux ? Ou plus de libéralisme pour aller dans le sens de la majorité des européens ? Nous ne trouverions pas d’interlocuteur : aucun de nos 24 partenaires n’est prêt à tout remettre à plat et recommencer à zéro les négociations.

Les français ne mesurent pas à quel point ils se racontent à eux-mêmes des histoires. Ils ne voient pas que les autres européens sont différents et qu’ils refusent un “modèle français” qui ne fonctionne pas, qui ne crée que peu de croissance mais privilégie par contre celle du chômage. Ne l’oublions pas : le chômage est le problème essentiel, celui qui entretient toutes les frayeurs, en France et ailleurs. Imaginer que demain, parce que cette France-là - celle du chômage chronique - aurait dit “non”, les autres pays vont faire pour elle des efforts, c’est stupide de le croire.

La France a aussi un grave déficit : elle ne sait pas poser les vrais problèmes ni porter ses efforts là où il faut. Il lui faut admettre que les industries issues du 19° siècle (sidérurgie, textile, etc...) ne peuvent que s’enfoncer dans la crise. Trop peu d’efforts sont par contre entrepris vers les industries de la connaissance, celles du savoir, de la communication, les bio-industries, celles de l’alimentaire, etc... Airbus, Ariane ou Renault ne sont que d’insuffisantes amorces.

La seule révolte que l’on a observée ces dernières années ayant un sens d’avenir a été celle des chercheurs. C’est significatif : mais avec quels résultats ?

Quant au problème turc qui suscite tant de frayeurs, alors que la future Constitution mettrait la barre des droits de l’Homme si haut placée que la Turquie n’aurait que peu de chances de pouvoir la franchir un jour - de par sa culture et sa tradition - le “non” lui ouvrirait grande la porte de son intégration puisque les autres traités restant en vigueur ne lui imposeraient aucune obligation spécifique. L’a-t-on suffisamment expliqué ?

Si, par contre, le “oui” l’emportait....

Il nous faut admettre que rien ne serait pour autant gagné : la même nécessité serait pour la France de se moderniser, non en se vautrant dans un ultra libéralisme, mais en faisant - enfin ! - le choix des activités de pointe, celles porteuses d’avenir.

Il faudra aussi, dans le cas d’un “oui”, que la France choisisse une vraie politique extérieure de conquête. Une Europe trop diluée suppose la création parallèle d’un noyau fort, d’une aile marchante avec nos alliés allemands, espagnols, belges et de tous ceux qui voudraient s’y rallier : c’est-à-dire une Europe véritablement politique et démocratique.

Sur le plan intérieur, dans le cas du “oui”, ce ne sera pas pour autant non plus la victoire de Mr Chirac. Celui-ci a d’ailleurs eu bien tort, je l’ai déjà écrit, de ne pas avoir changé de gouvernement avant le référendum afin de créer un choc dans l’opinion. Il sera donc confronté à un pays profondément partagé. Mais encore, il sera confronté au regard de nos partenaires qui auront pris conscience de la fragilité française.

Enfin, il nous faudra beaucoup œuvrer pour rétrécir le fossé existant entre nos pratiques et celles de toute l’Europe, Scandinavie comprise.

“Oui” ? “Non” ? Rien ne sera sans conséquences. C’est là qu’est l’enjeu.

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