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samedi, 18 juin 2005

À PROPOS D'UNE FIN DE RÈGNE

BILLET du 18/6/2005

À en juger par l’état de l’opinion et les sondages à propos de Mr Chirac - tous au plus catastrophiques les uns que les autres - tout laisse penser aujourd'hui que nous sommes passés dans une ère de fin de règne.

Va-t-elle s’accélérer ? Ce n’est pas impossible. Se terminera-t-elle par quelque chose de violent ou de spectaculaire ? Pour ma part, j’en doute et je ne le souhaite pas. Mais nul n’en peut écarter l’hypothèse : rien n’est désormais exclu.

La désagrégation de l’État a atteint aujourd’hui de telles proportions que le Président de la République en est, naturellement, considéré comme le premier responsable. Les conséquences ? On observe déjà que l’État est désormais incapable de se faire obéir. Des exemples ? La loi Fillon : une loi déjà contestée par les lycéens est aujourd’hui escamotée par le nouveau Ministre de l’Éducation Nationale. La loi Perben : même sort. La réforme de la Sécurité Sociale : contestée par une partie des médecins qui s’opposent à son application. La loi de modernisation sociale : idem. etc.... Tout ce qu’a tenté de faire le gouvernement de Mr Raffarin est pratiquement remis en cause, ici par la rue, là par les syndicats, ou maintenant par le nouveau gouvernement.

L’État est dans l’incapacité de se faire écouter.

Ceci se double d’une profonde crise politique : le fait que le gouvernement, parce qu’il estime que la voie parlementaire conduirait à l’enlisement et se croit donc obligé de choisir la voie des ordonnances, ce fait en est une preuve évidente. Voici la démocratie française placée sous un régime d’exception : cela nous rappelle les moments les moins glorieux de notre histoire.

Dans une telle situation, dominée par nos problèmes économiques et sociaux - dont celui de l’emploi - on aurait pu souhaiter l’instauration d’un véritable dialogue. Or celui-ci est éconduit, même au Parlement. Vouloir par ailleurs défendre encore le prétendu “modèle français” aboutit à la plus totale cacophonie.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation que nous n’avons pas connue depuis la fin de la IVème République. Même s’il n’y pas cette fois-ci, en toile de fond comme en 1958, la guerre d’Algérie.

Face à cette situation, Mr Chirac n’a apparemment qu’un seul souci : rester en place. Est-il d’ailleurs seul à le vouloir ? On parle à l’occasion, ici ou là, de “droits acquis” : on perçoit parfois de certains de nos politiques l’étrange sensation qu’ils défendent eux aussi leurs “droits acquis” - ceux fondés sur la légitimité de leurs mandats - comme le plus banal des salariés le ferait à propos de son propre emploi.

Comment donc expliquer autrement la disgrâce de ce chef d’État qui ne cesse depuis trois ans de perdre chaque élection, puis un référendum qu’il a fait sombrer par tant de maladresses accumulées faute de réelles convictions, et s’accroche aujourd’hui désespérément à un pouvoir qui lui échappe ?

Si gouverner c’est désormais préserver le “statu quo”, il n’y a plus besoin de gouverner.

De surcroît, faute encore de réelles convictions, dès qu’il présente un projet et qu’il y a dans la rue quelques manifestants (toujours les mêmes) défendant ce “statu quo”, il retire aussitôt le projet. Il ne réalise plus que, paradoxalement, chaque fois qu’il procède de cette façon pour, soi-disant, “calmer le jeu”, il fait alors 100% de mécontents : • ceux qui l’ont fait céder n’ont pour autant aucune reconnaissance pour ce retrait, • et ceux qui défendaient ce projet sont profondément déçus. C’est un marché de dupes.

S’il existait un championnat du monde de la “reculade politique”, on collectionnerait les médailles d’or.

On sait, qu’on l’approuve ou non, quelle est la politique de Tony Blair : elle est lisible et cohérente, et avec les progrès sociaux et économiques que l’on observe. On ne sait toujours pas, par contre, quelle est la politique de Mr Chirac. Le roi est nu.

Il n’est d’ailleurs pas seul à l’être : il faut observer que l’opinion l’est aussi. Il n’y a en France qu’un seul mot d’ordre capable de rassembler : “à bas l’abolition du statu quo”. Sur ce point, tout le monde est d’accord, de Mr De Villiers au Parti Socialiste, en passant par Mr Chirac ou les organisations syndicales de tout bord. La société française a si peu confiance en elle-même qu’elle s’accroche désespérément à son passé comme s’il était l’”âge d’or”. Elle a peur du futur comme si celui-ci ne pouvait qu’apporter malheur et aggravation de la situation actuelle. Face à l’Espagne, l’Angleterre, les États-Unis ou maints autres de nos partenaires, un pays qui cultive une telle peur ne peut que jouer perdant dans tous les domaines.

Quel que soit le régime vers lequel l’on s’orientera demain - et parce que le pseudo “modèle social français” s’enfonce inexorablement dans l’abîme de ses échecs, ce sera vraisemblablement avec une bonne dose de libéralisme (tant pis pour les “cocus du non de gauche” qui défendaient le contraire) - nous n’en sortirons pas sans le renouvellement en profondeur du dialogue social.

(Je reviens par ailleurs rapidement sur le “non” du 29 Mai. Outre les “cocus du non de gauche” que j’évoquais plus haut, il y a aussi les autres : a-t-on entendu quiconque proposer la renégociation du projet constitutionnel ? Il n’y a en face rien ni personne. Sauf les tenants habituels du “statu quo”)

Pour dialoguer, il faut donc, pour le moins, être deux. D’un côté, un gouvernement ayant de solides convictions dans le programme qu’il propose et qu’il entend suivre. D’un autre côté, des syndicats cessant de s’enfermer dans le placard de leurs chimères d’un autre âge.

Une des causes de cet immobilisme est encore... Mr Chirac. (Et pourtant je ne veux pas m’acharner sur lui outre mesure).

Dans aucune démocratie moderne au monde on ne voit en effet un tel degré de servilité des ministres face à un Chef de l’État.

Sans évoquer celle aussi du Parlement dont le rôle est pourtant de contrôler l’action de son gouvernement. L’équipe des ministres, loin d’être une force de propositions qui pourrait donner un autre souffle à notre politique, est contrainte d’écouter silencieusement l’oracle présidentiel et d’exécuter ensuite ses directives (on se rappelle du célèbre adage du discours du 14 Juillet 2004 : “j’ordonne, on exécute”). Les ministres sont traités comme des garçonnets en bas âge qui n’ont que le droit de se taire et d’obéir. Nous sommes dans une sorte de dérive monarchique que même l’institution du quinquennat ne peut excuser. J’entendais récemment un de proche du Président - ex-ministre - déclarer que celui-ci pouvait se comporter, quand on tente de l’infléchir, “comme un carnassier n’ayant rien mangé depuis plusieurs jours”. Malgré ses apparences de grand charmeur. Aucune initiative ne pourra jamais s’épanouir dans un tel climat de terreur. Qu’est donc devenue notre démocratie ?

C’est un vrai problème. Quand d’aucuns affirment qu’il faut réformer nos institutions en profondeur, cela est devenu d’une urgente évidence.

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