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vendredi, 25 mars 2005

À PROPOS D'UN CHOIX

BILLET du 25/3/2005

Dans un précédent “billet” (daté du 23 Février 2005) je suggérais - bien modestement - que “Mr Chirac change de gouvernement avant le scrutin (du référendum), tant l’équipe actuelle nous entraîn(ait) dans le gouffre du non”. Je ne pensais pas alors que nous en serions déjà là un mois seulement après. Fruit de tous les amalgames, avec des enjeux de politique intérieure qui n’ont rien à y voir, le référendum européen est devenu un “raffarindum”, une sorte d’exutoire à tous les mécontentements franco-français.

Le “non” est devenu, contre toute attente, une hypothèse de travail pour tous les états-majors.

Prenons garde cependant de s’en remettre à des sondages récents où la trop vive évolution du “non” est suspecte d’autres revirements, tout autant spectaculaires.

Dans un excellent dossier (paru dans L’Express du 21 Mars), je relevais qu’“il est plus aisé de faire campagne contre la Constitution que d'en expliquer les attraits. Il est facile d'énerver les gens et plus complexe de les persuader. Le non est servi par la réalité, il se nourrit de la colère ; alors que le oui exige réflexion et raison”.

Rude tâche, donc, de convaincre les français quand on doit les inviter à s’éloigner de la facilité.

Mais les référendums sont toujours œuvre difficile, surtout lorsqu’il s’agit d’adopter un texte si difficile à pénétrer.

Le référendum sur Maastricht avait pour mérite d’être porteur d’une ambition : la création d’une monnaie unique. Cette ambition a contribué à la victoire du “oui”.

Mais, pourtant, le gouvernement actuel n’a pas compris que gagner un référendum, c’est d’abord lui donner un souffle, une ambition, une espérance. Aujourd’hui, on cherche où est l’enthousiasme : il n’est nulle part, on l’a tué.

La construction de l’Europe, c’est l’ambition de rassembler des peuples proches, partageant une histoire commune et nourris d’une même culture (hors toute notion de culture religieuse). Mais la France, contre l’avis des plus hautes autorités - morales, humanistes ou politiques - a tourné le dos à cette ambition en exigeant une Europe sans racines ni frontières définies.

La volonté de construire une Europe-puissance, indépendante, unie par des idéaux partagés, porteuse de paix et capable de contrebalancer toutes les hégémonies - celle américaine et celles émergentes beaucoup plus redoutables encore - cette volonté-là, aujourd’hui, n’est plus perceptible.

Première bévue.

Au sein de cette Europe ainsi conçue sans colonne vertébrale, imposer en plus la présence à droits égaux de cette immense nation amie qu’est la Turquie - nation fort respectable mais asiatique par excellence, tant par sa culture que par sa tradition - et alors même que cette nation est à un tournant de son histoire et reste si éloignée de nos valeurs occidentales, cela a de quoi troubler toutes les consciences. Pour illustration de cet éloignement, le tabassage tout récent par la police turque de femmes réclamant leurs droits à l’occasion de la “Journée mondiale de la Femme” ; ou aussi ces crimes d’honneur de turcs à Berlin ; ou encore le constat que le livre le plus vendu actuellement en Turquie est le “Mein Kampf” d’Adolf Hitler. Vouloir construire l’Europe avec, en son sein et de pleins droits, une nation aussi problématique, et à l’encontre de surcroît du sentiment profond de la majorité des français, est une décision dramatiquement irresponsable.

Autre bévue.

Alors encore que le Traité de Rome a prévu la libre circulation des hommes, des biens et des services entre tous les états membres, alors même que (le très chiraquien) Michel Barnier - à l’époque (Janvier 2004) Commissaire Européen, tout comme le très PS Pascal Lamy - a ratifié le texte d’une directive organisant cette liberté de circulation pour la soumettre, in fine, au Parlement Européen, la gauche extrême française s’est emparée d’une (très maladroite) déclaration d’un ancien commissaire européen - Mr Bolkestein - pour dénoncer un supposé risque de “dumping social”.

Et Mr Chirac, contre toute attente, s’est engouffré dans le piège ainsi tendu pour stigmatiser soudain ce qu’il soutenait hier encore.

Si Mr Chirac n’était pas d’accord avec Mr Barnier, pourquoi lui a-t’il ensuite confié le poste de Ministre des Affaires Étrangères ? Pourquoi ce dernier, aujourd’hui, ne démissionne-t’il pas s’il n’est plus d’accord avec lui-même ou avec le Président ?

Perte de crédibilité du gouvernement. Autre bévue.

Chacun sait pourtant que cette directive, dans son premier concept abrupt, n’a aucune chance de passer au Parlement européen sans de larges amendements pour préserver les secteurs les plus sensibles. La Commission de Bruxelles, même en défendant le principe fondamental de cette liberté de circulation, s’emploie d’ailleurs actuellement d’en adapter le texte avant de le soumettre aux parlementaires de Strasbourg. Les soudaines “réserves” des autorités françaises rendent aujourd’hui la voix de la France inaudible de ses partenaires. Personne ne comprend plus la logique de son discours.

Autre bévue.

On entend aujourd’hui ici ou là des responsables politiques appeler Mr Chirac à “s’exprimer”. On ne peut qu’approuver ces appels. Mais ce sont des appels à plus de clarté, à plus de vérité et à moins d’ambiguîtés. Si le Président de la République, avec l’autorité que lui confère ce statut, se contente de dire qu’il faut voter “oui” - alors que par ailleurs il resterait autiste sur les inquiétudes profondes des français - il serait alors préférable qu’il se taise : il ne ferait que renforcer le camp du “non”.

Ce serait une bévue de plus.

Les Français sont en état de sécession. «Les conditions d'une révolution sont réunies lorsque le sommet ne sait plus agir et que la base ne veut plus vivre comme auparavant» (Lénine). Quand le gouvernement n’entend plus les français, il est inutile de les inviter à voter “oui”. Le “non” est devenu aujourd’hui une arme de chantage, un levier évident pour toutes les revendications.

Je disais plus haut combien il est plus facile de plaider pour le “non” que pour le “oui”. Et pourtant, rejeter le traité plongerait l'Europe dans une crise profonde. L’Europe, mais aussi la France elle-même : • fin de toute perspective de Constitution, celle-ci étant déjà le fruit de longs et laborieux compromis • retour à la règle du (calamiteux) Traité de Nice, incapable qu’il est de faire fonctionner une Europe politique à vingt-cinq • disparition de règles contraignantes pour les états (donc porte ouverte à l’entrée de la Turquie dans ce qui ne serait plus qu’une zone de “libre-échange”) • le poids de la France serait inférieur à celui de l’Allemagne dans le système de vote au Conseil Européen • la France serait contrainte de ne plus être assise que sur un strapontin et, parce qu’incomprise, de se taire.

Choisissons notre destin... quand il est encore temps de le bâtir.

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