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jeudi, 30 juin 2005

À PROPOS D'ADAPTATION

BILLET du 30/6/2005

Au moment où se dessine une autre vision de l’Europe - même si elle est très décriée en France par les toujours mêmes factions - il était intéressant d’entendre la déclaration faite devant le Parlement européen par celui qui semble aujourd’hui l’incarner, à savoir Mr Tony Blair.

On s’attendait à ce qu’il adopte le ton triomphant de celui qui prend désormais le leadership devant l’historique tandem franco-allemand aujourd’hui tombé en panne. Mais nous avons vu paraître à la tribune un homme remarquablement séduisant, tant par le style que par la puissance de son argumentation.

Voici quelqu’un qui pose - enfin ! - de vraies questions, celles que nous ne pouvons plus écarter comme on le fait un peu trop souvent en France, et qui montre aussi sa détermination à leur apporter de solides réponses.

Qu’on partage ou non la philosophie qui les inspire, il est pourtant réconfortant d’entendre quelqu’un qui tient sans détours et avec conviction un langage de vérité. On en avait perdu l’habitude.

Parmi les questions posées par Mr Blair, il y a celle du financement de la PAC (Politique Agricole Commune) par le budget européen : “Face à l’immense défi mondial qu’est l’arrivée des économies asiatiques, outre celles du Japon et des USA, l’Europe peut-elle continuer de consacrer 40% de ses subsides à la PAC quand l’agriculture n’emploie que 5% de sa population et ne produit que 2% de sa richesse, alors que la recherche et l’éducation en perçoivent 7 fois moins ?”. Ce choix politique en vigueur, issu d’un passé qui a beaucoup évolué depuis son concept, est-il encore à la hauteur des vrais enjeux du XXI° siècle ?

C’est un vrai débat de fond. Il est heureux qu’il ait lieu aujourd’hui au sein des nations européennes.

Il est inconcevable de supprimer tout financement de la PAC ; mais il est temps de porter une réflexion approfondie sur un possible rééquilibrage des différents budgets.

Derrière ce débat, à entendre ou lire certains, on pourrait croire qu’il y a deux conceptions de l’Europe qui s’affrontent : d’un côté une Europe libérale et libre-échangiste défendue par Mr Blair et, de l’autre, une Europe “puissance politique” défendue par la France. Cette présentation est tout-à-fait absurde.

Il y a évidemment, face à face, deux modèles européens : mais ils sont parfaitement, l’un comme l’autre, justes et fondés.

D’un côté Mr Blair nous dit qu’il y a aujourd’hui une Europe confrontée aux défis de la mondialisation (Inde, Chine, etc...). Et voilà pourquoi, selon lui, il nous faut désormais davantage investir dans la recherche pour que l’Europe soit mise au service de son adaptation à la mondialisation envahissante. Il ne s’agit pas pour lui d’une politique à seul objet économique mais aussi culturel, politique, social, etc...

L’autre conception, portée par la France et sa tradition républicaine, c’est l’idée que la politique ne peut pas être seulement l’adaptation à la mondialisation, mais de coexistence parallèle - voire aussi de résistance - face à cette globalisation.

Mr Chirac veut entendre dans le discours de Mr Blair une sorte de “collaborationisme” avec la modernité et la mondialisation. Est-il bien fondé à l’affirmer ?

C’est un faux antagonisme.

Est-ce pour autant la résurgence de la lutte des “anciens” contre les “modernes” ? Je ne le crois pas.

Il y a cependant quelque chose de perclus dans la position française, tant par le rôle joué par la C.G.T. que, par ailleurs, le discours d’un Besancenot. La France peut-elle être uniquement porteuse de ce message-là ? A-t’elle, sans se couvrir de ridicule, des leçons à donner sur la base de son modèle social qui l’a conduite à son actuel déclin ?

La position actuelle de Mr Blair est donc particulièrement renforcée : la France, jusqu’ici “moteur” de l’Europe avec l’appui de son allié allemand, est maintenant considérablement affaiblie par son “non”. Et on va en subir de plus en plus les conséquences, car elles ne font que commencer. (Il n’y a dans mon propos aucun triomphalisme du style “on vous l’avait bien dit”). Ce n’est pas de cela dont il s’agit mais de la simple réalité des faits, aussi durs et impitoyables soient-ils.

Il y a aussi, pour conforter encore le discours de Mr Blair, sa réussite économique et sociale exemplaire qui fonde désormais la puissance anglo-saxonne : • moins de 5% de chômeurs quand nous en avons plus de 10% • un endettement de l’ordre de 40% du PIB quand le nôtre approche les 70% • une maîtrise rigoureuse de la dépense publique • la réduction spectaculaire de la pauvreté • le renforcement des services publics • l’amélioration du service de santé • etc....

Enfin et surtout, l’Angleterre a su s’adapter au mondialisme quand nous, français, nous en sommes à surtout nous enfermer dans une sorte de résistance larvée.

Pourtant, quels sont les fruits portés par notre système éducatif, toujours aussi peu adapté ? Quels sont ceux de notre politique de recherche quand nos cerveaux fuient en nombre pour partir travailler à l’étranger ? Peut-on proposer à nos partenaires d’aller vers une Europe dont le modèle serait celui de l’immobilisme imposé chez nous par Mr Thibault ou Mr Besancenot ? Va-t’on apprendre à l’Europe les subtilités de nos grèves hexagonales, lesquelles n’ont nul besoin de raisons pour se déclencher “puisqu’elles sont à elles-mêmes leur propre cause et leur propre fin” (Pascal Bruckner) ? C’est bien cela que nous dit Mr Blair.

Certes, dans son discours, il y a aussi des choses tout-à-fait inacceptables : on ne peut oublier son assujettissement à la politique de Mr Bush dans la crise irakienne, assortie de son mensonge éhonté au peuple britannique. On ne peut approuver non plus sa volonté réaffirmée d’élargir encore l’Europe, notamment vers la Turquie. On est encore frappé par son cynisme quand il refuse qu’on touche à son "chèque", obtenu naguère par Mme Thatcher en une période où la situation économique anglaise était au plus bas. Pourra-t’il longtemps encore jouer les “chevaliers blancs” face à une Europe en crise ?

Les conceptions que j’évoquais plus haut sont donc, toutes deux, à prendre en considération, y compris celle française qui veut que la politique ne se résume pas à une sorte de collaboration servile face à un environnement mondial dominant.

Mais, dans la période actuelle, ce dont nous avons le plus besoin, c’est de bouger, notamment sur la question de la recherche et sur l’adaptation de notre enseignement.

Il nous faut enfin, parallèlement, réformer notre système de protection sociale si nous voulons en conserver ce qu’il a en lui de plus précieux.

Pour autant, il nous faudra éviter de sombrer dans une sorte d’abandon au modèle américain. L’idée sous-jacente, chez Mr Blair, est que l’Europe pourrait devenir une sorte de grande Suisse et que sa politique s’écrirait désormais à la Maison Blanche : cela constituerait une impasse insupportable. Ce d’autant que les échecs politiques US dans le monde ne cessent de s’accumuler.

L’Europe mérite mieux que cela.

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