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jeudi, 15 mai 2003

À PROPOS DE LA NOTION DE GRÈVE

BILLET du 22/6/2003

On parle à tout propos de l'exception française. Cette exception française peut s'appliquer aussi à notre usage particulier du droit de grève.

Je lisais tout récemment, contrairement à certains idées reçues - et je dois le dire en préambule - qu'il paraîtrait que la France n'est pas le pays où l'usage de la grève serait le plus fréquent. Portons cette bonne nouvelle à ceux qui, ces derniers jours, battent la semelle sur les quais de gare ou se trouvent dans des situations tout-à-fait insupportables.

Quand on évoque généralement le mot "grève", on pense d'abord aux drapeaux rouges, aux ouvriers de Zola, aux bannières déployées dans la rue, etc...., images tout droit sorties de nos lucarnes télévisuelles qui nous en abreuvent abondamment.

Or qui fait aujourd'hui le plus souvent grève en France ? Eh bien ce ne sont pas ceux-là : ce sont les médecins, les professeurs, les pharmaciens, les pilotes d'avions, les fonctionnaires et nombre de professions libérales. Et ces grèves-là sont les plus nombreuses, plus spectaculaires que celles des ouvriers de jadis.

Il est vrai que les ouvriers sont menacés par le chômage, beaucoup plus que les agents de la fonction publique, ce qui les conduit à plus de modération. Et dans une période de récession comme celle que nous traversons, ce sont davantage les fonctionnaires qui font grève plutôt que les employés du secteur privé.

La grève est devenue un phénomène de société qui prend de plus en plus de "hauteur sociale", s'il est permis d'user de ce terme. C'est là une de nos nombreuses exceptions françaises.

Alors peut-on aussi se poser la question de "pourquoi la grève ?". C'est là une autre particularité française : dans la plupart des pays, on fait grève après avoir négocié et lorsque la négociation capote. On part alors dans une sorte d'épreuve de force. En France, c'est le contraire : on fait grève pour ouvrir la négociation . À qui la faute ? Et là il nous faut reconnaître que ce n'est pas toujours la faute des "prolos", des médecins ou des fonctionnaires : longtemps l'Etat ou le patronat français, qui se considéraient comme des Etats ou des patronats "de droit divin", refusaient par principe toute négociation. Des habitudes ont alors été prises qui ont obligé de placer la charrue devant les bœufs.

Autre particularité française encore : le plus souvent en France, les grèves n'ont pas lieu pour les raisons invoquées. La plupart du temps, on dit "c'est pour les salaires". Aujourd'hui les professeurs disent "c'est pour la tentative de décentralisation de l'éducation nationale". D'autres disent "c'est pour défendre la retraite". Or ces raisons ne sont pas l'essentiel des motivations : les grèves sont aujourd'hui davantage le résultat d'un ras-le-bol généralisé, d'un malaise social que la société française ne sait plus traiter. La grève est devenue une sorte d'exutoire.

Ce dévoiement de l'usage de la grève, qui précède toute négociation, se confond maintenant avec la "doléance", un peu comme cela se pratiquait avant la Révolution quand le Tiers-Etat allait la conduire jusqu'au pouvoir central. De la même façon aujourd'hui, dès qu'il y a un mécontentement - et spécialement dans la fonction publique - on en vient à la grève. C'est devenu une sorte de rituel.

Ce qui est quelque peu scandaleux est l'attitude de certains syndicats de la fonction publique agissent dans cette affaire comme s'ils étaient propriétaires de la totalité du secteur public, non pas pour défendre ses agents mais leur propre conception idéologique de ce corps de l'Etat face au Parlement. D'où, par exemple, la bataille de la décentralisation : le gouvernement doit en décider, alors on est systématiquement contre. Etc....

Cette conception des syndicats, même erronée, pourrait encore trouver sa justification s'ils étaient réellement représentatifs. Or on sait le désintérêt des salariés, tous secteurs confondus, pour leurs élections professionnelles (voir mon billet à ce propos du 2 Janvier 2003). Si les syndicats étaient plus représentatifs, peut-être seraient-ils plus responsables. On ne peut que le regretter.

Quand ce phénomène de la grève à répétition - par exemple les enseignants en seront à leur 6ème journée de grève pour ce seul mois - s'ajoute dans un mois de Mai comme celui que nous vivons - 13 jours ouvrables ! - et que vous avez en plus la possibilité des jours chômés, nous sommes placés dans une situation inouïe. Les arches et les ponts conduisent la France dans une situation de panne économique quasi totale. C'est l'une des spécificités françaises les plus préoccupantes. Nous sommes vraiment en plein dévoiement.

La grève n'est plus ce qu'elle doit être. Elle devait être l'une des conditions de la démocratie économique. Or la façon dont elle est désormais conduite détruit sa fonction économique fondamentale. Cette dérive est devenue hautement dangereuse.

Pour finir sur une note d'humour : un haut responsable syndical faisait remarquer ces derniers jours un autre dévoiement, celui de la langue française elle-même. Quand l'on dit que l'on va "passer à l'action", il faut lire en fait que l'on va passer à l'inaction. De dérives en dérives....

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