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jeudi, 13 janvier 2005

À PROPOS DE SOLIDARITÉ

BILLET du 13/1/2005

La catastrophe qui a frappé plusieurs rivages asiatiques tord le cou à un certain nombre d’idées reçues, du moins en Occident.

Si on laisse de côté l’aspect pathétique et d’une tristesse considérable de l’événement, il y a pour le moins trois idées qui viennent de voler en éclats. Ces idées sont celles distillées sur la nature depuis des années par les reportages et documentaires dont on nous abreuve:
• première idée : “la nature est bonne et les humains sont méchants”. C’est ce que véhicule le moindre reportage sur les animaux. On nous explique que les tigres et les loups sont des êtres adorables et que les humains sont bien plus méchants. On perçoit alors une vérité qui est celle de Voltaire au moment du tremblement de terre de Lisbonne en 1755 : c’est plutôt la nature qui est mauvaise, dangereuse et l’ennemie des humains, et c’est l’humanité qui est bonne.
• deuxième idée qui vole en éclats: dans un événement de cette importance, la médiatisation que l’on est si prompts à condamner, est soudain devenue très utile : il n’y aurait certainement pas eu une mobilisation de cette ampleur s’il n’y avait pas eu des images. Ces images expliquent beaucoup, même si elles n’expliquent pas tout. J’y reviendrai plus bas.
• troisième idée à voler encore en éclats : alors qu’au moindre poteau télégraphique qui s’effondre dans une commune de France on met le Maire en examen, on voit que dans cette catastrophe il n’y a pas de vrai responsable hors la tectonique des plaques ou l’effondrement de sédiments sous-marins. On peut, bien sur, imaginer qu’on aurait pu mettre en place des détecteurs pour prévoir un tel déferlement et aujourd’hui désigner des coupables. Mais la vérité est qu’il s’agit d’un phénomène naturel et qu’il n’y a pas de responsabilité humaine dans cette affaire. Là, on est désarmé par rapport à notre logique habituelle : nul ne peut ni tout prévoir ni tout organiser dans l’ordre des responsabilités.

Cet anthropomorphisme que l’on projette aujourd’hui sur la nature est devenu quelque chose d’inouï. C’est une sorte de sensiblerie cultivée par des écologistes échevelés. La nature n’est ni bonne, ni mauvaise : elle est tout simplement naturelle. Par exemple, la formation des montagnes a été une chose très brutale : pourtant, longtemps après, ces montagnes sont devenues très agréables à voir et à vivre. La nature n’a donc pas d’intentions bonnes ou mauvaises et cessons de fantasmer sur ce sujet.

Au fond, ce que disait Voltaire - contrairement à Rousseau qui, lui, voulait que seule la nature soit bonne - c’est que la nature est parfaitement bien faite. Il faut qu’il y ait parfois des catastrophes naturelles pour que soudain, ne serait-ce qu’un instant, le monde redevienne un monde parfait, obligeant les hommes à réfléchir et à agir solidairement.

Pour autant, on ne veut pas voir qu’il y a une sorte de combat permanent entre l’humain et la nature et que ce combat reste encore et toujours à l’avantage de cette dernière. Ce qui est étonnant est notre sidération lorsque cette nature se rappelle ainsi à nous pour montrer avec vigueur sa toute-puissance.

Autre observation : quand la nature se déchaîne, soudain les guerres sont mises entre parenthèses. Au Sri-Lanka, les tamouls ont été obligés de consolider une trêve “l’arme au pied” avec les cingalais. Au Sumatra, les séparatistes ont été obligés de mettre de côté leus velléités. Au fond, pour que les hommes continuent leurs petites guerres, il faut que le décor reste inchangé.

Derrière les enjeux formidables que les hommes croient pouvoir brandir - par exemple une guerre d’indépendance - il y a quelque chose qui, soudain, devient profondément dérisoire. L’avantage - si on peut se permettre ce terme - d’un événement comme celui que nous venons de vivre est de nous projeter sur une toute autre échelle de valeurs. Le “tout politique” se révèle être une sorte d’absurdité.

L’événement - dans l’événement - c’est aussi la mobilisation mondialement spontanée. Il y a eu beaucoup de ricanements à ce sujet sur le fait que chacun utilise cela pour sa publicité : c’est vrai pour les hommes politiques, les états, les industriels ou des champions de courses automobiles. Rien n’est pourtant choquant dans ces réflexes.

Ce qui est choquant est que des catastrophes de cette dimension, il y en a très souvent : on semble l’oublier. En Chine, en 1990, un tremblement de terre a fait 250.000 morts, soit beaucoup plus que celui d’Asie. Mais il n’y a pas eu d’images et ce n’était pas dans des régions visitées par nos hordes touristiques. Pas un petit doigt de solidarité ne s’est alors levé de par le monde pour secourir ces populations emprisonnées, il est vrai, dans un désert médiatique. Au Soudan, dans une guerre ethnique, il y a eu 2 millions de morts depuis 20 ans. Là encore, aucune réaction notable.

La force de l’image est quand on se reconnaît devant le spectacle d’un père qui serre contre lui le corps de son fils et crie son désespoir. Le rôle des images est de suppléer l’imagination. Elles sont une force insoupçonnable et il faut en user chaque fois que nécessaire.

On revient donc, comme je l’abordais plus haut, sur le rôle des médias. Est-ce que ce drame aurait rencontré un tel écho s’il n’y avait pas eu tant d’occidentaux concernés ? On lisait récemment dans un quotidien qu’on assiste à une sorte de mondialisation de la solidarité et qu’au-delà même des européens qui ont trouvé la mort, une idée émerge, celle que la planète est solidaire, que face à des phénomènes naturels de cette ampleur - que l’on soit surdéveloppés ou sous-développés, qu’on soit de gauche ou de droite, que nous soyons noirs ou blancs - nous avons des problèmes communs. C’est très important et il convient maintenant de voir si cela se vérifiera par la suite.

Il faut observer aussi que cette solidarité est beaucoup plus celle des populations que celle des gouvernements : certains, au début, ont été très pingres, comme le sont encore ceux des états arabes - pétroliers compris - qui ne déboursent, eux, que quelques dizaines de millions quand ceux occidentaux chiffrent leur aide en milliards. Les gouvernements sont, de façon générale, très en retard par rapport à leur opinion publique. Les institutions européennes ont mis dix jours pour se réunir, et encore pour ne convenir que d’une aide très limitée.... qu’elles ont du ensuite surmultiplier face à l’élan populaire.

Et quand on voit les États-Unis jouer l’insupportable en commençant par former une coalition excluant l’Europe, puis quand on entend un Colin Powell proclamer que l’aide américaine “va donner au monde musulman, et au reste du monde, de prendre la mesure de la générosité américaine et d’apprécier les valeurs américaines en action”, on constate que la solidarité peut alors prendre une tournure détestable.

Les réflexes des politiques sont décidément fort tenaces. Espérons que l’homme les surmontera.

dimanche, 02 janvier 2005

À PROPOS DE MÉDIOCRITÉ

BILLET du 2/1/2005

“La France s’accommode de la médiocrité. Les français ne se rendent pas compte de la gravité de la situation réelle de leur pays”.

Voilà ce qu’on a pu lire dans une interview qu’a accordée tout récemment Mr Raymond Barre.

Chaque fois que Mr Barre écrit ou s’exprime - trop rarement à mon goût - l’on doit dresser une oreille attentive. Dans un passé récent, peu d’hommes politiques (De Gaulle, Mendès-France, pour ne citer que les plus marquants) ont eu, comme lui, le courage de leurs opinions, celui d’affronter l’impopularité, de dire des choses fortes en parlant non au nom d’un parti mais simplement de la France.

Il y a peu, l’on parlait déjà de “déclin” avec Baverez dans “La France qui tombe”. Plus récemment, Camdessus publiait son rapport : “La France qui décroche”. On peut toujours soupçonner Baverez d’avoir exposé une thèse un peu excessive (même si elle est lumineuse de vérité). Mais peut-on soupçonner aussi un expert comme Mr Camdessus, ancien patron du F.M.I. et ancien gouverneur de la Banque de France, dont le diagnostic est tout aussi sévère quand il dénonce la trop grande faiblesse de nos investissements, le poids excessif de notre dette, la persistance du chômage malgré que “l’on ait tout essayé” (et jusqu’au pire avec nos 35 heures obligatoires pour tous), le recul constaté de la France dans nombre de technologies de pointe (notamment les biotechnologies), la part ridicule de notre budget consacrée à la recherche, etc... ?

Un trait commun entre Mr Barre et Mr Camdessus : il y a en France un manque évident d’ambition et tout simplement parce qu’il n’y a personne pour en porter une. Il y a des gens en grand nombre qui ont des ambitions pour eux-mêmes, pour leur parti, pour leur classe sociale ; il y en a très peu qui ont des ambitions pour la France elle-même.

Mr Barre nous parle donc de la France et de la “médiocrité” envahissante. En des termes différents, il évoque à son tour le recul préoccupant de la place de la France dans le monde.

Il y a cependant, entre ces exposés, une différence importante des mots utilisés : l’un nous parle de “déclin” qui serait une sorte d’effondrement général de la société - et notamment de la société civile. L’autre, Mr Barre, nous parle de “médiocrité” qui vise davantage le monde politique, son manque de courage et son impuissance.

C’est donc un débat ouvert qui touche toute la classe politique, qu’elle soit de droite ou de gauche. Mais c’est surtout, aujourd’hui, un débat interne à la droite à qui on peut reprocher de ne pas aller assez vite ni de faire suffisamment. Il peut être intéressant et justifié qu’enfin on ouvre ce débat sur cette impuissance publique chronique que l’on observe chez nous un peu partout.

Pour écarter toute fausse solution, quand des chefs d’entreprise, ou des journalistes, reprochent aux hommes politiques de ne pas être assez courageux, ils ne prennent pas le problème à leur compte comme ils devraient le faire. Quand vous voyez un grand chef d’entreprise constatant qu’elle est boycottée par Green-Peace ou WWF, vous le voyez soudain devenir un grand communiquant “vert” de la première qualité qui soit. Quand un journaliste en “prime-time” voit une émission prendre des parts importantes de marché au détriment de la sienne, il change très rapidement de cap. Il n’y a pas davantage de directeurs de journaux qui ne soient totalement insensibles au nombre d’abonnés ou de lecteurs.

La notion de “courage“ est donc fonction du degré d’exposition que l’on a face à la vindicte médiatique. Quand on écrit, on a des lecteurs. Quand on est “politique”, on a des électeurs. Les hommes politiques seront-ils capables d’être plus courageux que ces chefs d’entreprises ou ces journalistes ? On le voit : la marge de manœuvre est des plus étroites.

Si cependant l’on veut aller plus loin et ne pas en rester à l’écume des événements, la question sous-jacente, et dont nous devons prendre conscience, est l’effondrement d’un modèle politique, celui du modèle d’action étatique, du modèle “républicain” (le nôtre) au sens du terme où celui-ci veut transformer la société civile au nom d’un “idéal supérieur” et ce au profit de l’émergence de ce que les anglo-saxons ou les USA ont fait depuis longtemps et que les libéraux français - tel Mr Barre - préconisent à leur tour : établir en lieu et place un État ayant la volonté de ne plus être un “transformateur” forcené de la société mais un “auxiliaire” qui l’accompagne dans sa nécessaire évolution.

Ce qui est complètement différent. C’est là qu’est l’enjeu du débat.

Ce que disait Baverez hier, ce que nous dit Camdessus ou aujourd’hui Raymond Barre - tous immenses visionnaires qui ont des idées beaucoup plus modernes de la société que nombre de “vieilles lunes” de premier plan du monde politique en vogue - tous nous disent, chacun à leur manière, de copier les états qui réussissent et, très précisément, ceux qui ne cherchent plus à transformer la société à marche forcée mais à s’adapter à la réalité, aux exigences du monde tel qu’il est. Libérer le citoyen, libérer les énergies pour mieux entreprendre et gagner.

Mais, derrière ce débat, il y a aussi un autre enjeu : est-on, en France, tout-à-fait en capacité d’abandonner intellectuellement le modèle républicain qui a tant façonné notre société ? Si cet État “auxiliaire” préconisé aujourd’hui pour nous faire rentrer dans la modernité et nous permettre ces conquêtes, si cet État-là est, probablement, le seul capable d’être à la hauteur des enjeux et des défis du monde où nous sommes, saura-t-on pour autant tourner totalement le dos à notre vieille tradition du modèle républicain et des habitudes qu’il nous a imprimées ?

Oui, il s’agit bien d’établir, en clair, une “économie de marché” car plus efficace et ce au moment où d’aucuns, très justement, s’inquiètent que “les français n’arrivent plus à s’en sortir” (François Bayrou, Match du 30/12/2004). Les signaux d’alerte sont tous au rouge.

Mais toute économie de marché, si l’on n’y prend garde, peut aussi se révéler être destructrice de richesses. Elle peut aussi susciter des injustices. D’où la nécessité d’établir parallèlement une certaine forme d’écologie, pas seulement une écologie naturelle mais aussi une écologie sociale. Il est donc difficile d’imaginer que l’État cesse soudain d’apporter une aide importante au profit des plus faibles. C’est ce qu’on appelle la “social-démocratie”.

Mais lorsque le recours à l’État au profit des plus faibles devient le recours généralisé pour résoudre tous les problèmes catégoriels - comme c’est le cas actuellement en France et comme le dénonce vigoureusement Mr Barre - il y a risque sévère de blocage et de retomber dans les errements connus.

Ce débat-là dépasse largement le clivage gauche-droite : il est un appel à une révolution de pensée en profondeur de notre société.