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mercredi, 17 novembre 2004

À PROPOS DE L'APRÈS-ARAFAT

BILLET du 17/11/2004

Un homme est mort. Un chef de guerre, le chef d’une nation, s’est éteint. Un prix Nobel de la Paix s’en est allé.

La décence la plus élémentaire veut d’abord que l’on s’incline respectueusement devant sa dépouille. Ensuite, seulement, l’on peut tirer le bilan de son action et, enfin, projeter le devenir de cette région après cet épisode.

Nous ne pouvons oublier qu’il s’est trouvé un jour en Israël un homme d’État, Isaac Rabin, qui a trouvé Yasser Arafat suffisamment crédible et étoffé pour lui faire confiance. On sait ce que cela lui en a coûté. On se souvient aussi des espoirs soulevés par les entretiens de Camp David avec le Président Clinton, espoirs très vite déçus, hélas.

En tant que chef de guerre, le bilan d’Arafat est incontestable : il est celui qui a “inventé” la Palestine, qui a su rassembler autour de lui le peuple palestinien. Cela n’était pas avant lui. Il est encore celui qui a rendu caduque la charte de l’OLP en reconnaissant l’État d’Israël et son droit à l’existence dans des frontières reconnues. Mais, hélas, on ne peut ensuite que constater qu’Arafat n’a pas été capable de réussir sa conversion d’homme de guerre en homme de paix.

Pour parenthèse, au charisme qu’avait déjà indéniablement cet homme, voici en plus que les circonstances de son décès lui ajoutent désormais une légende propre à enflammer les imaginations : on ne sait toujours pas de quoi il est mort, ce qui autorise tous les fantasmes, y compris ceux qui ont déjà circulé, comme un possible (?) empoisonnement qui aurait été organisé par les services secrets israéliens. Ensuite on a “organisé” sa mort, un peu comme celles de Franco ou de Boumedienne, de telle façon que celle-ci n’intervienne que lorsque l’on aurait réglé l’ordonnancement de ses funérailles, de son héritage et sa succession.

Parlant d’héritage, il est vrai que Yasser Arafat avait toujours confondu les finances de l’État avec les siennes ; mais ceci ne veut pas dire que l’argent qu’il détournait allait dans sa poche : ce n’était qu’un instrument de pouvoir pour lui permettre de régner en maître, un peu comme les rois de France avait une cassette.

Usage aussi en pratique longuement dans l’histoire de nos Républiques - Vème comprise - avec nos “fonds secrets” laissés à la discrétion de nos gouvernants.

L’après-Arafat est aujourd’hui des plus complexes à gérer : le rapport qu’avait Arafat avec son peuple était un rapport d’ordre presque monarchique, voire d’incarnation de ce peuple tout entier en son chef, beaucoup plus que celui d’un chef d’État élu démocratiquement, ce qu’il fut aussi, ne l’oublions pas, et ce qu’étonnamment Israël a toujours voulu ignorer.

Ce n’est pas faire crime de lèse-majesté que de comparer cette incarnation du peuple palestinien dans le personnage d’Arafat avec celle qu’avait le peuple français avec le Général De Gaulle ; l’on se souvient des titres du lendemain de sa disparition : “La France est veuve” avait même déclaré le Président Pompidou. N’étions-nous pas, là aussi, en pleine monarchie?

Quand, aujourd’hui, des élections s’avèrent nécessaires en Palestine pour, démocratiquement, remplacer Yasser Arafat, quels que seront leurs résultats, elles ne le remplaceront pas tout-à-fait. Elles seront simplement utiles pour rouvrir de nouvelles négociations. Mais leur impact dans le peuple palestinien sera très différent. Les rapports entre nouveaux dirigeants et le peuple ne seront plus les mêmes.

Dans quelles conditions ensuite pourront se dérouler ces élections ? La question est posée quand on sait que les territoires palestiniens sont placés sous le joug de forces d’occupation étrangères qui restreignent d’une main de fer le droit de réunion et de circulation des citoyens palestiniens dans leur propre patrie. Quelle place y a-t-il pour la démocratie dans de telles circonstances ? On peut sérieusement douter de l’organisation d’élections dans un bref délai et ce tant que ces forces d’occupation seront présentes et voudront tout régenter, y compris dans le choix des candidats.

Ces élections, si cependant elles ont lieu, ne régleront pas tout non plus. Il s’avère que dans chaque camp - palestinien ou israélien - il se trouve nombre de dirigeants politiques qui ont tout intérêt à ce que la guerre continue. En Israël, il y a l’extrême-droite - celle qui a assassiné Rabin - et qui s’est illustrée, sitôt après l’annonce du décès d’Arafat, par ces images grotesques d’individus caricaturaux dansant de joie.On a même entendu un ministre de la Justice israélien exprimer sa liesse. Pauvres hères pitoyables qui salissent l’honneur de tous leurs concitoyens.

Quelle marge réelle de négociation a Sharon face à ces fanatiques intégristes ?

La même question se pose aussi pour les futurs négociateurs palestiniens : parviendront-ils à imposer aux durs et aux islamistes le fruit de leurs négociations ? L’absence du charisme d’un Arafat, qui, lui, incarnait si bien le peuple palestinien, se fera lourdement sentir.

Il y aussi les freins qui ne se desserrent pas quand il est question de créer un État palestinien viable et dans des frontières reconnues. Il y a une “feuille de route”, approuvée par l’ONU, les USA, l’Union Européenne et la Russie, qui a prévu la création juridique de cet État en 2005 : et voici qu’unilatéralement, et sans aucune négociation préalable, Israël décide à la fois de quitter Gaza tout en renforçant parallèlement les colonies d’occupation juives en Cisjordanie, territoire cependant palestinien internationalement reconnu comme tel. Et voici encore Mr Bush qui évoque maintenant cette création pour.... 2009 : les calendes grecques. Il ne reste plus que les palestiniens pour croire encore à cette “feuille de route”.

Du côté israélien, on peut trouver un certain intérêt à voir un pouvoir palestinien morcelé : en dehors de Mr Rabin et des gouvernements de gauche, tous les autres gouvernements israéliens ont joué cette carte. Mais il faut aussi reconnaître que la droite israélienne est elle-même très morcelée. Faut-il ignorer aussi qu’une certaine droite, représentée par Mr Netanayu, est elle-même conseillée par des proches.... de Mr Bush ? Tout ceci ne rend pas la situation très facile du côté israélien.

Y a-t-il encore place pour l’espoir d’une paix retrouvée ?

Force est de constater que c’est le plus souvent à ”front renversé” que les choses évoluent le mieux. Assez paradoxalement, l’on a plutôt intérêt à voir, côté israélien, quelqu’un comme Sharon tenir le stylo : il faudra, pour signer des accords, que celui-ci ne soit pas débordé par son extrême-droite.

Et l’Europe, dans tout cela ? Sera-t-elle enfin un partenaire agissant ? On ne voit rien venir à l’horizon. Elle est toujours absente de la scène internationale.

Comme d’habitude.

lundi, 01 novembre 2004

À PROPOS DE MORALE & POLITIQUE

BILLET du 1/11/2004

Ce qui vient de se passer entre le Parlement Européen et la Commission, qui sollicitait son investiture, est important à plus d’un titre.

D’abord, face au Parlement qui représente les peuples - la Commission représentant, elle, les États qui choisissent les commissaires - voici que ce Parlement, qui n’avait jusqu’ici pratiquement jamais existé, a, (enfin !) montré qu’il a un rôle à jouer et que, lorsqu’il est en désaccord avec la Commission, il peut faire un bras de fer et finalement l’emporter. Ce Parlement a montré qu’il représente bien quelque chose, qu’il a un pouvoir et que l’Europe des peuples est bien en marche. C’est une très bonne nouvelle et cela anticipe sur ce que sera la future Constitution européenne.

Par contre, sur un autre titre, on peut être quelque peu exaspéré par cette résurgence du “politiquement non correct” qui a servi de détonateur à ce bras de fer. Non que l’on puisse forcement partager le sentiment de ce commissaire italien dont les propos étaient parfaitement idiots, non parce qu’il reflétaient ses convictions personnelles - dont on peut concevoir qu’elles soient fort respectables - mais parce qu’il était bête de les exposer comme il l’a fait : il a confondu la scène européenne avec la scène italienne.

Il faut pourtant savoir que ce qu’il a dit n’était rien d’autre que la position officielle de l’Église - et celle d’ailleurs de nombreuses autres religions monothéistes - opinion constamment rappelée par elles depuis toujours. Il n’a rien fait d’autre que de répéter ce que disent ces religions, à savoir que l’homosexualité est un “désordre” et que ceux qui la pratiquent sont dans le “péché”.

Que l’on soit en accord ou non avec cette position, qu’il soit interdit de le dire publiquement dans une institution représentative, cela peut poser problème.

Ceci pose aussi une autre question : sans aller jusqu’à dire qu’on n’a pas le droit d’être chrétien au Parlement européen, on constate qu’on n’y a pas le droit de le dire sur un certain nombre de sujets.

Pour autant un responsable politique peut-il raisonner en terme de “péché”, je le crois pas.

Comme chrétien, comme catholique, ou encore comme pratiquant de toute autre religion, le politique a parfaitement le droit de voir le “péché”, ou même de considérer que la femme n’a de place dans la société que sous l’”aile protectrice” de l’homme. Mais ceci relève de la morale et d’elle seule. Mais un responsable politique, n’a pas le droit de mettre ses opinions personnelles au premier plan : ce n’est pas ça que l’on attend de lui. On attend de lui qu’il fasse la Loi et la rende respectable et respectée.

Ce qui est arrivé ensuite à ce commissaire italien - qui a du depuis retirer sa candidature - il l’a cherché par sa provocation particulièrement malhabile. On ne va pas aujourd’hui pleurer sur lui.

Par contre, cet incident souligne l’unanimisme un peu “troisième gauche” du nouveau Parlement. L’ancienne pensée conservatrice - qui n’est pas pour autant une pensée d’extrême droite - ce “thomisme” de St Thomas d’Aquin dont elle se réfère et qui porte en lui le fondement d’une loi naturelle de longue tradition, cette pensée doit aujourd’hui faire face à un autre comportement naturel plutôt désordonné dont l’homosexualité - entr’autres faits de société - est partie intégrante.

Cela pose problème : a-t-on encore le droit d’être en marge de la “pensée unique” actuellement en vogue ? C’est en outre le problème de la désobéissance civique (type José Bové ou Noël Mamère), ou encore celle de ceux qui vont s’enchaîner dans les hôpitaux parce qu’ils sont contre les avortements.

Quand on commence la désobéissance civile, où s’arrête-t-elle ? Pourquoi celle de Mr Mamère serait-elle “sublime” et celle des défenseurs de la vie hostiles aux avortements serait-elle “abjecte” ?

Dans les phénomènes de “pensée unique”, faut-il que tout le monde pense comme Daniel Cohn-Bendit ? Nous pouvons aussi préférer qu’il y ait d’autres pensées à côté, même si elles dérangent.

Il y a aujourd’hui, dans les sociétés européennes, une tentation d’un ordre moral nouveau : pas celui du passé fondé sur la Loi, l’Ordre, la Religion ou la Famille, mais un autre ordre moral de remise en cause systématique des institutions.

Les cris d’orfraie que l’on entend contre l’ordre traditionnel sont-ils bonne chose? Nous sommes, la plupart, favorables à la séparation non seulement de l’Église et de l’État mais, comme disait Péguy, de la métaphysique et de l’État, ou encore de la morale et de l’État. C’est cela être “laïque”.

Nous devons être laïques, même contre nos propres convictions. C’est en cela que réside la difficulté d’être républicains.

L’ordre moral, ce n’est pas, ni ne peut être, “la morale”. Quand certains veulent administrer des leçons de morale publique, la plupart du temps, cela n’a rien à voir avec une préoccupation morale réelle. Le plus souvent il y a derrière leurs propos une préoccupation stratégique.

Pouvons-nous pour autant retirer le droit de cité à ceux qui ne pensent pas exactement comme nous ? Ce n’est pas souhaitable : ce serait insupportable dès lors qu’il ne s’agirait pas de propos réprouvés par la Loi.

La tolérance doit, dans nos sociétés, rester vertu cardinale. Mais que c’est dur parfois, aujourd’hui, d’être tolérant.

Sur un tout autre sujet, j’ouvrirai au passage une parenthèse : je considère que le vrai scandale vient de Mr Barroso lui-même, le Président de la Commission. La politique qu’il dessine aujourd’hui marque une volonté réelle de “punir” la France et l’Allemagne - reflet peut-être de la volonté de Bush Jr ? - au travers de la répartition des sièges : voici que ces deux pays, vrais moteurs de l’Europe, sont mis, par commissaires interposés, sur des postes mineurs et que tous les autres postes majeurs de la nouvelle Europe sont tenus par les pays baltes. C’est assez inouï.

La Commission dessinée par Mr Barroso se montre incapable de se poser face aux vraies réalités européennes et mondiales. Elle fait craindre une sorte de “descente aux enfers” de l’Europe face à la montée des autres continents. Espérons que Mr Barroso va se reprendre, cesser de mettre en avant ses convictions atlantistes et de faire la politique des USA, version Bush.

Mais espérons surtout que la France elle-même va se reprendre en refusant d’être représentée dans des conditions aussi humiliantes.

Mr Chirac s’égare sur l’Europe quand il veut la diluer en un vaste supermarché sans réelle volonté politique viable. Et il néglige ensuite la place de la France en Europe.

Il est urgent qu’il se ressaisisse.... lui aussi.