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samedi, 22 mars 2003

À PROPOS DE LA DIPLOMATIE FRANçAISE

BILLET du 22/3/2003

En peu de mois, voire en peu de semaines, la diplomatie française nous a fait passer par des sentiments les plus divergents.

Sentiment d’incompréhension d’abord quand la France préconise l’entrée dans l’Union Européenne de la Turquie, oubliant que le fondement même de l’Europe est et sera la réunion de nations imprégnées par une même civilisation, celle judéo-chrétienne, et qui doit être son ciment. Je me suis déjà exprimé ici même sur le sujet : je n’y reviendrai pas. Je reste de ceux, fort nombreux, qui sont fermement opposés à cette intégration au nom même de la défense de l’Europe. Il ne peut y avoir que des adversaires d’une Europe forte pour imaginer une telle abération. On n’est pas surpris de voir surtout, au nombre de ceux-là, les anglo-saxons et..... G.W.BUSH. Que vient faire la France au milieu des ennemis de l’Europe ?

Sentiment de révolte quand, il y a quelques semaines, la France n’a pas osé affirmé son opposition à la nomination de la Lybie de KHADAFI - celui qui a commis tant de meurtres - comme “Présidente de la Commission Internationale des Droits de l’Homme” !.... On croit vivre un cauchemar. La France, patrie de ces mêmes droits inscrits dans sa Constitution, aurait du avoir le courage de s’y opposer fermement. Elle a été honteusement lâche. Il ne peut y avoir d’intérêts - qu’ils soient stratégiques, politiques ou économiques - qui puissent servir d’excuses à une telle lâcheté.

Sentiment enfin de fierté, ces derniers jours, quand la France, par la bouche de Mr De VILLEPIN, défend brillamment et avec quel panache le droit et la paix internationales.

Jacques CHIRAC, le miraculé du 2ème tour de l’élection présidentielle, renouvelle son aura près des français grâce à Mr BUSH, le va-t-en-guerre d’un autre âge. De LE PEN à BESANCENOT en passant par les Verts et autres socialo-communistes, tous appuient sans réserves la position que fait défendre Jacques CHIRAC au travers de notre porte-parole. Même au delà de nos frontières, des foules, à défaut de certains de leurs dirigeants, manifestent le même soutien à la politique française. Jacques CHIRAC, qui donnait souvent de lui une image de versatilité assez déconcertante, traverse aujourd’hui une période de popularité rare qui dépasse largement nos frontières.

Georges CLEMENCEAU, au terme d’une guerre qui avait coûté des millions de morts, avait eu cette phrase :“Hier Soldat de Dieu, aujourd’hui Soldat du Droit, la France sera toujours le Soldat de l’Idéal”. À près d’un siècle de distance, la France renoue, au travers de sa diplomatie, avec cette image glorieuse que nous avions depuis longtemps oubliée.

Et cependant la France d’aujourd’hui n’est plus cette grande puissance d’il y a un siècle. Elle est devenue une moyenne puissance. Il y a quelque chose d’épique que ce soit cette moyenne puissance-là qui semble seule, ou presque, vouloir défier la plus grande puissance du monde.

Que Mr BUSH en soit irrité, on peut le comprendre. C’est bien pour cette raison qu’il s’efforce de gommer aujourd’hui l’image retrouvée de cette France-là en dénonçant en elle un pays qui ne serait que “pacifiste, veule ou timoré”. Or, pour qui connaît l’histoire de la France - mais Mr BUSH n’a pas une culture suffisante pour la connaître - la France passait, depuis “nos ancêtres les Gaulois” (“De Bello Gallico”) pour un pays belliciste. L’Allemagne a gardé un mauvais souvenir de Louis XIV, d’autres nations européennes de NAPOLÉON, les africains de la colonisation. La France, au cours de son histoire, a été de tous les coups, heureux ou malheureux et jusqu’aux Orients. Alors que cette France-là dérange et que l’on sorte aujourd’hui contr’elle tout un bestiaire immonde de qualificatifs les plus honteux - jusqu’au “ver de terre” d’un torchon typiquement britannique - l’on peut se demander jusqu’où ira ce déchaînement d’intérêts que l’on bouscule.

Car il y a aussi du pétrole en Irak, et pas seulement Saddam HUSSEIN. Alors qu’en Corée du Nord, danger réel d’une toute autre dimension pour la paix du monde, on ferme les yeux sur les menaces du rejeton d’un dictateur de père aussi dangereux et incontrôlable que lui. Saddam HUSSEIN, à côté et malgré ses innombrables crimes, est un enfant de chœur !

Dans la posture actuelle de Jacques CHIRAC, on retrouve un peu de ce gaullisme qui lui manquait tant en d’autres circonstances, de ce gaullisme qui avait notamment défié la suprématie de l’OTAN. Cela réconforte nombre de nostalgiques. Et bien au-delà ceux qui avaient constitué ce grand rassemblement autour du fondateur de la Vème République.

Et maintenant ? Quel avenir ?

Après avoir célébré le grand axe PARIS-BERLIN-MOSCOU-PEKIN, voici que, déjà, la Chine laisse entendre qu’elle n’usera pas de son droit de veto : elle a trop besoin de la neutralité indulgente de Washington face à sa politique expansionniste et d’oppression sur des peuples voisins.

La Russie ? Idem. Elle a trop besoin des aides financières américaines et aussi de cette même neutralité face au conflit Tchéchéne.

L’Allemagne ? Trop affaiblie pour imposer quoique ce soit. Elle s’inclinera à son tour face à BUSH pour des raisons économiques préoccupantes, même pour nous français.

Il restera donc la France. La France seule. BUSH a déjà annoncé ces dernières heures que, veto ou non de la France, il engagera sa guerre (du pétrole) pour la seule grandeur (économique) de l’Amérique.

Que fera donc la France face à la puissance américaine ? Hormis sa capacité rhétorique à rappeler le droit, quels seront ses moyens ? Aura-t-elle même celui d’opposer seule un veto qui ne sera que sabre de bois face aux bellicistes ? L’article récent de Jacques CHIRAC dans “TIMES MAGAZINE” montre que le Président mesure bien nos limites. Déjà certaines intonations ne trompent pas sur l’infléchissement à venir de notre actuelle jactance diplomatique.

S’il n’y avait ce style arrogant, brutal et méprisant des États-Unis, il y aurait fort à parier que la France ne tarderait à s’aligner sur la position US, même si nous aurions affirmé parallèlement nos différences d’appréciation.

BUSH le sait et veut contraindre la France à l’humiliation. Humiliation d’un veto qui ne sera que chiffon de papier. Ou humiliation d’un alignement forcé de la France, trop faible et trop seule dans cette affaire.

La France, si elle veut garder intacte son image internationale de modérateur, devrait maintenant rechercher plutôt une solution amiable qui ménage à la fois les USA - parce qu’ils sont tout-puissants - et le monde arabe. Ou, à contrario, la France devra passer, si elle maintenait son intransigeance, une période périlleuse en un moment où son économie, et celle de ses principaux partenaires, montrent des signes préoccupants de faiblesse.

La voie est étroite si l’on veut prolonger l’actuelle embellie de notre image. Embellie face au monde. Embellie face à notre opinion intérieure. Parions que nous devrons infléchir nos positions. Comment réagira alors la classe politique française et que redeviendra notre image à l’étranger si nous paraissons ou trop nous incliner, ou trop insignifiants dans nos coups de force diplomatiques devenus vanités ?

C’est une autre page d’histoire de notre diplomatie qu’il nous faut aujourd’hui écrire. Et non sans courage.

samedi, 15 mars 2003

À PROPOS DE L'IRAK

BILLET du 15/3/2003

S’exprimer sur les événements qui se déroulent autour de l’Irak est devenu aujourd’hui hasardeux : à peine la plume posée sur la papier et l’encre séchée que déjà tout, ou presque, serait à réécrire tant les choses se déroulent de manière précipitée.

On peut s’interroger cependant pour savoir si la pièce qui se joue actuellement aux Nations Unies a encore un sens. On a l’impression d’être entrés dans une sorte de théâtre d’ombres : Georges BUSH - à ne pas confondre avec cette immense nation amie que sont les États-Unis dans leur diversité - a décidé que, de toutes manières, il ferait la guerre. Face à lui, Jacques CHIRAC a décidé, lui, qu’il essaierait d’imposer la paix.

Au-delà même de cette crise, nous voyons en effet surgir une nouvelle Amérique éloignée de celle  des prédécesseurs de BUSH.

Dans un excellent ouvrage qui vient de paraître - “Washington et le Monde” - ses auteurs expliquent que les stratèges qui conseillent BUSH n’ont rien à voir avec la vieille école qui avait conduit jusqu’ici la diplomatie américaine. En France, ces conseillers-là - les “faucons” - seraient classés à l’extrême-droite de notre échiquier politique.

Les conséquences en sont que BUSH veut la guerre, quels que soient les buts de guerre et quelles qu’en soient les modalités.

En ce qui concerne les buts de guerre, on peut observer d’ailleurs que BUSH en a déjà changé quatre fois : il fallait d’abord “désarmer l’Irak”, puis il fallait “renverser ce régime”, ensuite la survie du régime de Sadam HUSSEIN pouvait “avoir des conséquences sur le Moyen-Orient”. Et maintenant on ne sait plus très bien le but recherché si ce n’est “qu’il faut faire la guerre”. Peut-être aussi imposer la démocratie au bout du fusil dans des contrées de longue tradition patriarcale ?

Et Mr BUSH de déclarer que “pour faire une guerre, le Conseil de Sécurité n’est pas nécessaire”, que la résolution 1441 “se suffirait à elle-même même”. On peut alors s’interroger sur la nécessité de faire voter une seconde résolution. Avec BUSH, nous ne sommes plus à un illogisme près.

Le résultat est que finalement BUSH a mis le monde entier dans une situation impossible, y compris son malheureux allié Tony BLAIR. Tous sont obligés de se conditionner non pas par rapport au camp auquel ils appartiennent mais par rapport à un homme - BUSH - qui n’est en rien un modèle ni de rationalité ni de sagesse. Faut-il rappeler que BUSH, à la suite d’une sorte de révélation mystique qui lui aurait indiqué voici quelques années les voies du "Bien et du Mal" - confesse-t-il lui-même - se croit-il aujourd’hui investi d’une mission sacrée qui en ferait une sorte d’Archange St Michel des temps modernes partant terrasser le dragon ?

Cette crise n’est pas sans conséquences. L’ONU n’en sort pas arrangée tant son autorité est bafouée par l’obstination américaine décidée de passer outre ses recommandations. Paradoxalement aussi, l’obstination française - même s’il est hors de mon propos de ne pas soutenir la volonté de paix de la France - n’arrange pas davantage l’ONU. Ce n’est pas en effet parce Mr BUSH a tort que la France a pour autant raison. Nous avons mis face à Mr BUSH une sorte de harcèlement diplomatique qui, exploité par le formidable pouvoir de manipulation des médias, fait paraître la France plus préoccupée de contrarier Mr BUSH que de faire partir Sadam HUSSEIN.

Même si ces médias sont profondément injustes, nous savons tous qu’en politique l’apparence prime le plus souvent le fond.

Même si Jacques CHIRAC a une attitude qu’approuve toute la classe politique française - de BESANCENOT à LE PEN - était-il pour autant possible de contrer la politique irraisonnée de BUSH avec des moyens autant mesurés que ceux déployés ?

On a pris l’habitude en France de se référer souvent à DE GAULLE. Et de se questionner sur ce qu’aurait été son attitude en pareille circonstance. On se souvient que DE GAULLE faisait parfois des choses apparemment parfaitement déraisonnables. Mais c’était toujours pour envoyer des images fortes et marquer les esprits.

Le discours de Jacques CHIRAC, fort bien fait pour un auditoire français acquis à sa cause, ne manquait-t-il pas de souffle ? Ce discours avait un brin de romantisme comme on les aime en France. Mais donnait-t-il, face à BUSH, un contre-poids politique réel qu’aurait pu être, par exemple, la définition d’une identité européenne forte propre à emmener les indécis ? Et fallait-il violenter pour autant peu avant certains pays européens quand ceux-ci sont eux-mêmes en recherche d’une Europe forte ?

L’affaire irakienne n’a pas défait l’Europe : elle a été seulement le révélateur de ses insuffisances. Elle ne sera pas sans conséquences économiques au moment où l’on doit aborder la phase pratique de son élargissement et les mécanismes de financement.

Les États-Unis n’ont plus aujourd’hui aucune puissance devant eux pour les contre-carrer. La Russie soviétique de jadis s’est évanouie. Et l’Europe, elle, n’existe pas encore. BUSH a donc le champ libre pour décider et faire ce qu’il veut puisque même l’ONU n’a, à ses yeux, qu’un rôle symbolique.

Cessons donc de parler de l’Europe au futur conditionnel. La magie des mots de quelques-uns ne suffit plus à arrêter la guerre. Il faut des actes concrets.

"L'heure n'est plus aux discussions mais aux décisions" (J.Cl.DELEVOYE)